abenarous’s blog

Plaidoyer pour une société de l’incertain

5 novembre 2008 · 12 commentaires

La récente crise financière a révélé une inquiétante évolution: l’effacement progressif de la notion d’incertitude au profit de celle de risque. Si les deux termes semblent synonymes, ce n’est que par illusion d’optique. Alors que l’incertitude rend compte de notre ignorance quand à l’aboutissement exact de nos actions, le risque permet de mesurer ce degré d’ignorance. L’incertitude est une notion qualitative, alors que le risque se situe clairement dans un registre quantitatif. Le risque est calculé, géré, mutualisé, alors que l’incertitude est fondamentalement subie. En un mot, l’incertitude est une fin alors que le risque est un moyen.

Il y a donc deux sortes d’avenirs : Le premier, l’incertitude, est un constat de notre impuissance à kandinsky-wassily-auf-weiss8tout contrôler. Le second, la gestion des risques est, au contraire, une preuve de notre désir de tout maîtriser. Keynes disait par ailleurs que l’incertitude est cette part de l’avenir qu’on ne peut décrire à priori et dont on ne peut que constate ex post. Dans son dernier ouvrage, Nassim Nicholas Taleb, ne dit pas autre chose. Pour l’auteur du Cygne noir, en effet, c’est tout notre rapport à la connaissance qui est à revoir. Nous nous focalisons trop sur les ce que nous connaissons déjà (le risque) sans prendre en compte l’inconnu (l’incertain) dans nos modèles de prédiction. Or l’élément incertain, le cygne noir, est justement celui qui a le plus d’impact sur notre évolution.

En quoi la crise financière actuelle témoigne-t-elle de l’effacement progressif de la notion d’incertitude au profit de celle de risque ? Les économistes s’accordent sur le fait que la titrisation et d’une manière générale l’utilisation abusive des produits dérivés ont été des facteurs majeurs de la crise financière. Or c’est l’impératif de gestion des risques qui a conduit les entreprises à faire appel à ses outils complexes. Aidé par la mathématisation croissante de la finance, les experts financiers ont conçu des produits d’assurance contre tous types de risques. Doté de ses modèles, les entreprises ont progressivement banni l’incertitude, incommode à manier. Enivrés par la caution scientifique de ses outils elles se sont mises à rêver d’un monde où tous les risques seraient sous contrôle : le monde du tout-risque.

Le monde du tout-risque, vers lequel notre société semble kandinsky-41lentement s’acheminer, est un monde où la science, la rationalité et le recours disproportionné aux mathématiques ont chassé l’idée même d’inconnu. L’inconnu étant rationnalisé, conceptualisé, titrisé, il est nié dans sa dimension même d’inconnu. L’utilisation de modèles mathématiques de gestion de risque a nourri la prétention des hommes à contrôler toutes les variables de leur existence.

Derrière l’idée d’une société agitée, la société du tout-risque est en réalité profondément figée. La même force qui pousse à titriser un emprunt la conduit à inscrire le principe de précaution dans sa constitution. Cette force, ciment de la société du tout-risque, c’est la peur. La peur que tout ne soit pas sous contrôle. La peur qu’un risque échappe à la surveillance de ses geôliers. Dans cette société là, on communique sur les dangers de l’obésité dans les publicité pour biscuits, il est interdit de prendre l’avion avec une pomme et on s’inquiète qu’un OGM puisse devenir une ADM. La société du tout-risque, qui fait une confiance aveugle aux mathématiques pour encadrer les risques est une société terrifiée par les derniers éléments qui ne sont pas sous-contrôle: le sommeil, la vieillesse …

Le corolaire du monde tout-risque est la judiciarisation des rapports sociaux. De fait, là où l’incertitude a été effacée, l’idée de ne pas recevoir un produit ou un service en parfaite adéquation avec ce qui a été promis est devenu insupportable. C’est dans une société qui prétend contrôler tous les paramètres de l’existence que le moindre écart est ressenti comme un scandale. Écoutez les commentaires des usagers de la SNCF quand les trains ont quelques heures de retard : indignés, trop convaincu qu’ils sont que notre société peut faire face à tous les risques. La société du tout-risque est celle que peignaient, horrifiés, Weber, Adorno et Foucault : celle de la tyrannie silencieuse du processus de rationalisation.

Le monde du tout-risque n’est pas seulement un monde vidé de sa substance par l’obsession du risque, c’est aussi une société profondément anti démocratique. kandinsky19262Alors que les choix de société doivent, en théorie, émerger d’un débat public comme le soutient Habermas, la prétention actuelle d’analyser la meilleure alternative par un raisonnement scientifique empêche ce débat d’éclore. Plus grave, le sociologue allemand Ulrich Beck a montré que la généralisation de la notion de gestion des risques (variations climatiques, crise financière, terrorisme) instaure un état d’urgence illimité, qui rend, là encore, impossible la bonne tenue de cet indispensable débat.

Pourtant, un monde du tout-incertain est un monde tout aussi détestable que le premier. C’est un monde où l’ambition de comprendre scientifiquement son environnement a disparu Dans ce monde là, l’homme, englué dans la nature et ses chaines de causalité, s’est dessaisi de son destin. Il est, comme le décrit Lucrèce, cet enfant qui pleure de terreur à l’apparition de la foudre. Le monde du tout-incertain, c’est le monde grec dans lequel, faute d’outils de compréhension, on en appelle à des petits dieux pour expliquer les phénomènes, c’est l’Occident avant Descartes et c’est, je m’excuse de le dire, une partie du monde arabe aujourd’hui dans lequel « Inch’ Allah » devient l’unique facteur de réussite ou de succès des actions humaines. Tout comme la société du tout-risque, le ciment de cette société là est la peur.

Le passage de la société de l’incertitude à la société du risque a été le principal acquis des Lumières. Cekandinsky-7314223 changement de paradigme a permis à l’Homme de s’affranchir de la nature notamment par la science. Réaffirmer une place pour l’incertain, ce n’est évidemment pas revenir sur cet acquis. Mais les excès décrit plus haut ont révélé que notre société applique avec trop de zèle la lettre des Lumières et en oublie l’esprit. Le projet émancipateur est passé au second rang derrière l’hyper-valorisation du pouvoir de la raison, capable de surmonter tous les problèmes par le truchement de la gestion des risques.

A la prétention d’éclairer le monde, à l’appel à avoir « le courage de se servir de son propre entendement », s’est substitué, l’idée prétentieuse que rien ne résiste à la raison humaine. A mesure que le premier impératif était chassé par le second, on a ainsi vu émerger une société mécanique, froide, complètement aseptisée. L’incertitude a été progressivement relégué au rang de concept archaïque et la gestion des risques élevée à celui d”impératif sociale. L’œuvre de Foucault a su percer cette prétention des mécanismes de contrôle dans le monde carcéral. Bientôt un Foucault de l’entreprise émergera à son tour pour diagnostiquer cette même velléité de contrôle dans le monde de l’entreprise. C’est la même force qui travaille la société du tout-risque qui a effacé les dernières aspérités de notre société et qui a fait de l’ipod, son manifeste esthétique finale.

Pourquoi, après tout, re-faire une place à l’incertitude si la douce mécanique de la société du tout-risque conduit au bonheur ? Pour la même raison qui conduit Bernard, le héro du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, a refusé de prendre le soma, cette drogue parfaite au doux pouvoir kandinskyblack-violet4anxiolytique. Parce que la société du tout-risque, terrorisée par l’imprévisibilité, n’est plus une société créative. Il ne faut pas se tromper, dans la société actuelle, Virginia Woolf aurait certainement était drogué d’antidépresseurs, l’aspirine n’aurait pas passé les tests de la Food Drug Administration et l’Odyssée de Joyce n’aurait pas été publié. Dans ces trois cas, c’est l’impératif de gestion de risques qui guide, consciemment ou pas, le choix de nos contemporains : la peur du suicide, des effets secondaires et de l’échec commercial. Il faut re-faire une place à l’incertitude afin de permettre à notre société de redevenir ambitieuse.

L’héritage des Lumières n’est pas le contrôle absolu par la raison, c’est l’autonomie intellectuelle de chacun. Une société qui prétend résoudre toute les incertitudes par les mathématiques empêche cette autonomie en discréditant le débat d’idées au profit du recours aux discours pseudo-scientifiques. C’est notre vanité de « maître et possesseur de la nature », qui nous a conduits à ses excès et qui a peu à peu dessiné les contours la société du tout-risque. Comme l’écrit Gérard Markhoff dans Vers une éthique politique : l’incertitude est « ce par quoi du radicalement nouveau peut nous advenir, ce par quoi nous avons une histoire, ce par quoi nous sommes spécifiquement hommes. ». L’incertitude relève de la liberté d’autrui quand la gestion de risque passe par l’administration des choses.

La reconnaissance de l’incertitude, ne doit pas pour autant mettre fin à l’esprit de rationalité mais seulement mettre un terme à cette prétention que tous les risques sont prévisibles. La kandinsky-11notion de risque ne doit bien entendu pas être abandonnée. Henry Ford disait que les gratte-ciel de New York n’auraient sans doute jamais existé en l’absence d’assureurs pour couvrir le risque. Il avait certainement raison. En économie par exemple, il est absolument indispensable de continuer à produire des modèles mathématiques même si ils sont clairement montrés leurs limites. Ce qui est en cause ici, ce n’est pas l’utilisation d’outils de gestion de risque, c’est les conséquences néfastes de leur abus. Pour paraphraser la célèbre phrase d’Alexandre Dumas,  la science, dans notre recherche de sens, « est un excellent serviteur mais un mauvais maitre ».

Régénérer l’héritage intellectuel des Lumières, cela passe d’abord par la nécessité de refaire une place à ce que nous ne savons pas. Reconnaitre que tout n’est pas quantifiable, que la notion d’incertain est toujours pertinente aux cotés de celle de risque. L’incertitude, n’est pas une incitation au chaos mais un appel à introduire une forme d’improvisation dans nos vies. La tache n’est pas aisée, il faut admettre la dimension chaotique de l’existence humaine, admettre que les cygnes noir peuvent aussi exister, admettre enfin que la vie ressemble plus souvent à un morceau de jazz – imprévisible, fait de syncope et de rupture – qu’à une symphonie de Mahler. Reconnaitre l’incertain, sa dimension insaisissable, nous conduit inévitablement à faire preuve d’humilité.

La science a déjà intégré dans sa réflexion la notion d’incertitude par le biais de la physique quantique. Le principe d’incertitude, énoncé en 1927 par Heisenberg, stipule en effet que kandinsky-wassily-mit-und-gegen-53000492l’univers n’est ni prévisible ni déterministe. Cette théorie ne porte pas sur l’ignorance par l’expérimentateur de grandeurs, mais bien sur l’impossibilité de les déterminer. On ne peut plus rien étudié parce que tout ce que nous étudions se transforme sous le seul fait que nous l’étudions. En un mot, l’incertitude règne en maitre dans la science moderne. Il faut que la société ait l’audace du même changement de paradigme. Réintroduire le chaos de l’incertain, c’est passer de l’orgueil de la prévision parfaite à la sagesse qui consiste à connaitre sa juste place.

Les récentes turbulences financières doivent être l’occasion d’engager une large réflexion sur la notion de risque et d’incertain. Ce n’est pas seulement une forme de capitalisme financier qui a montré ses limites mais un modèle de société basé sur la prétention d’une gestion optimale des risques. La refonte actuelle, si elle ambitionne de réellement modifier le modus vivendi social, doit faire à la notion d’incertitude la place qu’elle mérite. Ce n’est qu’à ce prix que des crises similaires pourront être évités et qu’une société à la fois plus audacieuse sans ses projets et plus humble dans ses moyens pourra émerger.

A.B.

Source

-Penser la société du risque global par Ulrich Beck (article dans le Monde du 23 Octobre 2008)

-Vers une éthique politique par Gérard Markhoff (consultable ici)

-Les anti-Lumières : Du XVIIIe siècle à la guerre froide par Zeev Sternhell 

-Le cygne noir – La puissance de l’imprévisible par Nassim Nicholas Taleb

-Traité de savoir survivre par temps obscurs par Philippe Val

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Gramsci, Pascal et le Parti Socialiste

23 septembre 2008 · 8 commentaires

Quand on coupe la tête d’un poulet, le volatile continue de s’agiter frénétiquement pendant plusieurs minutes. Ceux qui ont assisté à la scène témoignent de leur malaise devant cette agonie violente. Le PS est devenu ce poulet, passé à la guillotine des idées, dont les membres s’agitent encore par réflexe, mais sans aucune coordination.

Il manque une tête au parti socialiste
. Par là, j’entends aussi bien l’évidente nécessité de dégager un leader que de travailler sur ses idées. Le rejet de la politique gouvernementale ne peut pas être l’unique ciment de la rue Solferino. « Changer le logiciel de la gauche » n’est certes pas une tâche aussi aisée que le suggère la métaphore informatique mais c’est indispensable si le parti socialiste souhaite retourner aux affaires. Car c’est toute la matrice intellectuelle qui est à réinventer, alors que la social-démocratie montre des signes d’essoufflement au Royaume-Uni, en Espagne et en Allemagne.

Antonio Gramsci, le secrétaire du parti communiste italien dans les années vingt, a montré que la domination culturelle et intellectuelle est un préalable à la domination politique. Autrement dit, que la victoire politique suppose la capacité à imposer ses thèmes, son schéma de pensé et in fine ses solutions. C’est la fameuse « bataille des idées », clef de la victoire de Franklin D. Roosevelt à Ronald Reagan, de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy. C’est ce travail intellectuel qui fait actuellement défaut aux socialistes français, «les plus bêtes du monde » pour reprendre la une du Nouvel Observateur de cette semaine.

Il ne faut pas caricaturer : ce travail de refondation intellectuel existe… à la marge du parti : dans les groupes de réflexions, les fondations et les think tanks qui se multiplient. Le travail des Gracques est ainsi remarquable et leur manifeste٭ est un des plus beaux textes politiques que j’ai eu l’occasion de lire. La République des idées produit des ouvrages de qualités, écrits par les plus brillants économistes contemporains: Daniel Cohen, Eric Maurin, Thomas Piketty, Philippe Askenazy… Enfin, les nouveaux think tanks proposent au parti des idées innovantes. Parmi eux, Terra nova est entièrement dédiés à la production de solutions politiques progressistes et performantes grâce à l’expertise de professionnels. La fondation dirigée par Olivier Ferrand propose notamment l’organisation de « primaire à la française ».

Ceux qu’on accusait de pourfendeurs de la « gauche américaine » ont su intelligemment prendre le meilleur de la politique outre-Atlantique : le out-of-the-box-thinking, cette capacité à proposer des solutions innovantes, non idéologiquement marquées, par le biais de laboratoires d’idées. Ces think tanks sont distincts de l’appareil du parti, toujours empêtré dans des querelles intestines et des luttes de pouvoirs. Ils ambitionnent d’irriguer la gauche d’idées nouvelles forgées par l’expérience de ceux qui sont dans le réel. Et la liberté de ceux qui n’attendent rien du parti.

Blaise Pascal était atteint d’un trouble très particulier : le jeune scientifique avait le sentiment que le vide s’établissait en permanence sur sa gauche… Cela n’a pourtant pas empêché le mathématicien de devenir l’esprit le plus fécond du dix-septième siècle. Une leçon à méditer pour tous ceux qui souhaitent aider la gauche à être à la hauteur de ses valeurs et son héritage.

A.B.


Pour consulter le manifeste des Gracques : http://www.lesgracques.fr/manifeste

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De la Ligue de Délos à la League de Mc Cain

17 septembre 2008 · Un commentaire

En bon stratège, Mc Cain sait faire évoluer ses positions au gré des situations. Alors que le sujet n’avait plus été abordé depuis quelques mois, voilà que le projet de ligue des démocraties (League of Democracies) refait surface dans la campagne américaine, à l’occasion d’un grand discours sur les projets de politique étrangère du candidat Mc Cain. De quoi s’agit-il exactement ?

Faisant le constat de l’impuissance des grandes organisations internationales, en premier lieu l’ONU et l’OTAN, à promouvoir efficacement les valeurs de la démocratie, Mc Cain souhaite la constitution d’une nouvelle coalition d’états démocratiques. Dans un long article, paru dans la revue Foreign Affairs, le candidat républicain dépeint les missions de cette League of Democracies: la promotion de l’idéal démocratique, la lutte contre le terrorisme internationale, le soutient logistique, économique et militaire pour des missions spécifiques, ainsi que des objectifs « secondaires » comme la lutte contre le sida, la crise environnementale et la promotion du libre échange.

Cette league of democracies n’est pourtant pas conçue comme une ONU bis. L’objectif pour Mc Cain est de se dédouaner de la pression des états non-démocratiques présents au Conseil permanent de sécurité de l’ONU, accusés de bloquer toutes résolutions de conflits pour des raisons purement tactiques. Dans la tête de ses promoteurs il s’agit moins d’une rupture avec le modèle onusien que d’un retour aux sources. La fin d’une forme de complaisance envers les pays non démocratiques, dictée par les impératifs de la guerre froide puis par la lutte contre le terrorisme islamiste.

Quel raisonnement intellectuel sous tend la création de cette coalition ? L’idée que la démocratie est plus qu’un mode de scrutin, mais qu’elle porte un corpus de valeurs issu des Lumières, à défendre. Des valeurs qui ont nécessairement façonné notre matrice politique et intellectuelle. La promotion de la libre initiative, la recherche du bonheur et l’autonomie intellectuelle ainsi qu’une aspiration commune à la paix sont ainsi supposées traverser le corps social des démocraties. Dans l’esprit des promoteurs de cette coalition, les états démocratiques ont donc naturellement des intérêts convergents du seul fait qu’ils partagent le même système électoral. Le raisonnement est ancien. Il sous tend par exemple le Projet de Paix Perpétuelle, dessiné par Emmanuel Kant en 1795. Dans la réalité, il est cependant contestable tant il donne peu de poids aux luttes historiques, aux spécificités géographiques et aux particularismes culturelles des espaces en jeux. Certes l’histoire offre peu d’exemples de guerres ouvertes entre deux démocraties mais la mis en place des seules institutions démocratiques ne peut pas, en soi, résoudre les conflits culturels, religieux et sociaux entre états. En outre, les modalités de cette convergence vers un modèle commun de société ne semblent pas aussi évidentes que l’estiment les promoteurs de cette ligue.

Ce serait pourtant se méprendre sur l’Amérique d’aujourd’hui que d’imaginer que cette League of democracies n’est qu’une lubie supplémentaire, échappée des esprits kantiens néoconservateurs qui peuplent les think tanks de la côte est des Etats-Unis. Rien n’est plus éloigné de la vérité. Les institutions internationales n’ont pas perdu leur crédibilité pour la seule administration Bush mais plus globalement, aux yeux de la majorité du personnel politique américain. Le projet de coalition d’états démocratiques transcende par ailleurs largement le spectre politique américain. Cette idée est défendue par Mc Cain comme par Anthony Lake, le conseiller sur les questions de politique étrangère de Barak Obama. Une expérience de Ligue de démocraties a d’ailleurs déjà existé. En 2000, ce sont réunis à Varsovie sous l’impulsion de la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright, une assemblée de 106 nations connu sous le nom de Community of Nations. L’initiative étais certes symbolique et ne visait pas à la création d’un nouvel organisme international mais l’expérience est significative des nouvelles perspectives de la diplomatie américaine. Depuis la chute de l’empire soviétique, rien ne devrait plus empêcher la promotion sincère des valeurs inhérentes à la démocratie par le bais de l’ONU.

Or l’ONU a beaucoup déçu les promoteurs de l’élan démocratique dans les années quatre-vingt dix. Dans l’euphorique parenthèse de 1991 à 2001, le modèle démocratique est apparu comme l’optimum indépassable d’organisation collective. Si bien que le philosophe Francis Fukuyama, a pu parler de Fin de l’Histoire pour rendre compte de cette prépondérance des valeurs du libéralisme politique kantien sur ses concurrents idéologiques. C’est l’incapacité de l’ONU à répondre à cette nouvelle demande mondiale qui fut le terreau de la doctrine néoconservatrice, et explique, a posteriori, l’émergence du projet de ligue de démocraties. Pourquoi et comment l’ONU a échoué ? Cette question mérite certainement un billet spécifique, mais, en un mot, l’organisation a été accusée de pêcher par relativisme culturel et idéologique. L’ONU semblait à la fois tourner le dos à son socle de valeurs et incapable de dépasser les blocages institutionnels dont elle est intrinsèquement porteuse. De fait, la critique de l’inefficacité de la bureaucratie onusienne est devenue en une décennie un leitmotiv de la politique américaine. Bien plus qu’en Europe, le blocage sur la question des Balkans puis plus tard le refus chinois d’une résolution visant à mettre fin au génocide au Darfour a profondément choqué le monde politique américain ainsi que la société civile. Déjà en 2003, la décision ubuesque de confier à la Libye, la présidence d’une Commission des droits de l’homme de l’ONU, a reçu un écho beaucoup plus large aux Etats-Unis qu’en Europe, achevant ainsi de décrédibiliser l’institution. En un mot l’inefficacité de l’ONU dans les grandes crises internationales exaspère la classe politique américaine, beaucoup plus sensible à la critique de bureaucratie qu’une Europe, vraisemblablement vaccinée par un possible effet-Bruxelles.

Ce projet de coalition de démocraties est-il pour autant de nature à sortir des blocages actuels ? Je ne le croie pas. Sur le fond d’abord, il est indéniable que la promotion de la paix et de la sécurité internationale est déjà la mission première de l’ONU telle qu’elle a été définis dans l’article premier de la charte de San Francisco. De même, la défense du modèle libérale de démocratie est largement la raison d’être de l’OTAN. Le préambule du traité de l’Atlantique Nord prévoit en effet que la mission de l’organisation est de « sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leur civilisation, fondés sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit ». Il semble donc plus adéquat d’adapter l’ONU et l’OTAN aux nouvelles menaces plutôt que de créer ex nihilo un nouvel organisme. Mais plus globalement, il faut reconnaître que, sur les grands sujets économiques, politiques et environnementaux, c’est moins les occasions de discuter que le volontarisme politique qui fait défaut dans la mis en place de solutions adaptées. Le récent conflit en Géorgie a par ailleurs montré que l’OTAN déçoit parce qu’elle n’est pas à la hauteur des valeurs qu’elle prétend défendre, plutôt que le contraire.

Sur la forme maintenant, ce projet de coalition d’états démocratiques ne me semble pas être l’outil adapté aux ambitions et aux enjeux de la nouvelle politique étrangère américaine. Si l’idée d’un tel projet aurait effectivement pu faire illusion entre 1989 et 2001 quand la diffusion de l’idéal démocratique semblait annoncer la fin de l’histoire, comment ignorer maintenant que les grandes factures contemporaines ne sont plus symbolisables sur une carte opposant les bleues démocraties libérales des rouges démocraties populaires. Comment ignorer que les nouvelles menaces s’affranchissent largement des frontières interétatiques ? Or, aussi désagréable que cela puisse paraitre, il faut reconnaître que les problématiques que cette ligue souhaite résoudre ne peuvent pas l’être sans le soutient de pays non démocratiques. Comment, par exemple, laisser hors de cette ligue un pays comme le Maroc, pilier de la lutte contre le terrorisme islamique ? La question du timing rend, enfin, le projet plus improbable. Tout naturellement, cette ligue devrait être impulsée par la première démocratie au monde, le pays où les valeurs de la démocratie ont le plus pénétrées l’ethos et le mode de vie : les Etats-Unis d’Amérique. Or le niveau de légitimité politique de l’administration actuelle rend impossible ce type de leadership. On conviendra qu’il est très improbable que les pays d’Europe et les démocraties d’Amérique Latine et d’Asie renouent prochainement avec une forme de tutelle américaine. Le défi de Mc Cain est de séduire les alliés américains de manière plus nuancé que la création d’un nouveau club. Enfin, le critère d’appartenance à la Ligue sera enfin extrêmement mal aisé à définir. Après tout, quels éléments définissent l’appartenance au camp de la démocratie. Le chroniquer vedette du magazine Newsweek, Fareed Zakaria montre assez régulièrement qu’il existe des distinctions fondamentales entre democraties libérales et democraties non libérales.

Rappelons-nous de la ligue de Délos, qui réunissait les cités attachées aux valeurs de la démocratie sous l’égide d’Athènes, hyperpuissante du Ve siècle avant notre ère. Le parallèle avec la période actuelle est éclairant. Suite à ses victoires sur les perses au cours des guerres médiques, Athènes devient la puissance dominante du monde grec durant le Ve siècle avant notre ère. Or la Ligue de Délos, d’abord conçu comme une alliance militaire créée pour repousser l’ennemi perse, évolue d’une coordination de forces armées grecques sous l’égide des Athéniens vers une confédération étatique soutenant militairement, financièrement, et culturellement Athènes. Mais peu à peu des liens d’assujettissement à Athènes se sont substitués aux liens de coopérations. Cette nouvelle configuration se traduit par une large diffusion du modèle athénien, avec entre autres, un transfert de l’autorité judiciaire vers Athènes, les historiens parlent dès lors d’empire athénien. A la fin du Ve siècle, la ligue implose alors qu’Athènes elle même s’éloigne de son modèle démocratique. En voulant défendre la démocratie par le despotisme, Athènes donne un magnifique exemple du fameux aphorisme nietzschéen: « Quiconque lutte contre des monstres devraient prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. »

A l’heure où les grands organismes internationaux connaissent une grave crise d’identité et où les menaces se modifient, refonder les organismes de sécurité collective devient plus nécessaire que jamais. Mais ce qui était vrai au Ve siècle avant JC, le demeure : l’héritage démocratique est à la fois trop fragile et trop fondamental pour être confier à la défense d’une seule nation, aussi sincère soit-elle dans sa promotion des valeurs démocratiques. Si on peut se féliciter de la prise de conscience de la fragilité de notre héritage libéral démocrate, seule la réaffirmation d’un système de droit collectif peut défendre efficacement les valeurs qu’il porte. Pour cela, inutile de créer un nouvel organisme inadapté aux nouvelles menaces : C’est la réforme de l’ONU et l’ouverture de l’OTAN qui permettront de porter cette nouvelle législation. L’histoire a montré que la création d’un droit international performant est une garantie plus solide que l’appel à des valeurs toujours instables. La réforme de l’ONU et le renforcement des organismes internationaux est une meilleure garantie pour la sécurité internationale, qu’une nouvelle profession de foi sur les valeurs de la démocratie: la clef de la coopération transatlantique et de la promotion de l’idéal démocratique se trouve entre Kiev et Tbilissi, pas dans un nouveau bureau de Washington.

A.B.

L’article complet de John Mc Cain est consultable sur le site :  http://www.foreignaffairs.org/20071101faessay86602-p0/john-mccain/an-enduring-peace-built-on-freedom.html

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Belgique : chronique d’une mort annoncée

12 août 2008 · 8 commentaires

Peut-on rire de tout ? Les Belges ont tranché puisque, désormais, dans le royaume d’Albert II, tout est l’objet d’amusement y compris son propre anéantissement. Déjà en 2006, l’émission de télévision « bye-bye Belgium » évoquait la possibilité de l’indépendance de la Flandre. C’était pour rire. Un an plus tard, le futur premier ministre Yves Leterme entonnait la “Marseillaise” alors qu’on lui demandait de chanter l’hymne national. Rassurez-vous, là encore c’était une blague. En juillet 2008, un sondage, réalisé pour Le Soir, dévoilait que 49 % des Wallons étaient « favorables à un rattachement de la Wallonie à la France» en cas d’éclatement du pays. Depuis trois semaines, j’attends toujours le démenti. Ah, on ne rit plus alors… Cela fait maintenant 14 mois que le gouvernement tente de former une coalition pour diriger le pays.

La Belgique se meurt donc, doucement, au rythme des éclats de rires de sa population. Le décès annoncé du pays est pourtant une mauvaise blague. Le royaume fait parti des « petits pays ». Non par sa culture mais parce qu’une incertitude pèse sur son existence. Parce que son futur est fragile. Parce que les 178 années de destiné commune sont autant de petits miracles. La Belgique témoignait au monde qu’il existait quelque chose de plus forts que les spécificités culturelles, le désir de bâtir un futur commun. Le témoin est désormais silencieux.

Analysant le délitement des liens sociaux entre Flamands et Wallons, un quotidien français daté du 29 juillet se félicitait que la majorité des Français (60%) soit prêt au rattachement de la Wallonie. Ce comportement a quelque chose d’indécent, comme si certains souhaitaient refermer au plus vite cette absurdité historique que représente le royaume belge: les Flamands avec les Flamands et les francophones avec les francophones. Dans le ton triomphant des commentaires, je n’ai lu que la satisfaction des revanchards, qui se félicitent inconsciemment de pouvoir récupérer les 16 850 km carré de la Wallonie. Pensez donc, on n’avait pas vu ça depuis l’annexion de l’Alsace et la Lorraine et sans une balle tirée! Un député du nord de la France explique sérieusement que l’annexion « renforcera le poids du pays face à l’Allemagne». L’anachronisme de la remarque pourrait prêter à sourire, si elle n’était pas émise par un responsable politique. À défaut d’avoir pu sauvegarder « la France de Dunkerque à Tamanrasset » certains se mettent à rêver de la France de Lièges à Ajaccio…

Comme la lente tectonique des plaques qui éloigne les continents aussi paisiblement qu’inévitablement, Flamands et Belges se séparent. Ils règlent les détails un peu désagréables devant le notaire La seule chose qui retienne encore la division du pays est la question du BHV. L’arrondissement électoral bilingue de Bruxelles-Hal-Vilvorde qui permet aux 150 000 francophones vivant dans la périphérie flamande de Bruxelles de voter pour des listes francophones. Une fois un compromis trouvé, on demandera simplement, au dernier Belge d’éteindre la lumière en sortant de la maison commune. L’Histoire nous l’a souvent montré, les peuples, comme les couples, divorcent parce qu’ils ne se supportent plus.

Les états binationaux ont fait long feu dans l’Histoire. Et la Belgique ne semble pas prête à faire exception. De l’Autriche-Hongrie au Liban, la construction d’une nation au-delà des obstacles culturels, linguistiques ou religieux, a toujours été un échec. Je cherche en vain les exemples historiques d’empires plurinationals durables∗. Derrière la langue, se cache en effet une vision du monde, une conception de l’existence. On ne serait bâtir une nation sur un malentendu. La Belgique s’y est exercée. Mais les ambiguïtés de la constitution sur la question de la langue officielle ∗∗, n’ont pas pu dissimuler éternellement les fissures culturelles. La monarchie constitutionnelle belge est née de cette folle utopie, portée par le positivisme de la Révolution de 1830. L’époque était au triomphe de la Raison. Cette raison inébranlable, qui permettrait à deux peuples de construire une nation commune, au-delà du clivage linguistique, parce qu’ils partagent l’essentiel : une aspiration commune à la liberté et à la paix (…à la neutralité diront les sceptiques).

« Plébiscite de tous les jours », comme le dit la belle formule de Renan, la nation belge souffre de n’être plus assez désirée par son peuple. Les Flamands disent ne plus vouloir payer pour les «oisifs» Wallons, ces derniers dénoncent le rejet de la «loyauté fédérale» chez leurs compatriotes. Voilà comment un pays, né des idéaux des Lumières, implose à cause du niveau des indemnisations chômages. C’est ce qu’on appelle la fin de l’Histoire.

Mais parce que la Belgique est, à bien des égards, un concentré de l’Union Européenne, la déliquescence du pays est une tragédie européenne. L’idéal communautaire repose en effet sur le même projet de dépassement des clivages identitaires. La division de la Belgique venue, seul l’eurosceptique Philippe de Villers se félicitera que la France ajoute à son fief, la dépouille de la Wallonie. Pour les Européens convaincus, en revanche, cette division est une calamité car elle pourrait préfigurer le délitement futur de l’Union Européenne, attaquée par les mêmes égoïsmes régionaux.

Peut-on imaginer Bruxelles, siège des principales institutions européennes, rejoindre Belfast, Beyrouth, Jérusalem ou Mostar dans la liste des cicatrices d’empires brisés et des utopies perdus. Pourtant, même si on ne l’approuve pas, il serait dangereux d’empêcher ce divorce par consentement. L’Histoire a trop souvent montré qu’un bon divorce (Tchécoslovaquie) est préférable à une utopie qui tourne mal (Yougoslavie). Mais une solution existe pour éviter que l’Europe passe de la division de Berlin (conflits d’empires) à la division de Bruxelles (conflits de régions). Shimon Peres a un jour proposé de doter Jérusalem du statut de «capital du monde» et des trois religions afin de résoudre le problème de la division de la ville. Elégant dépassement des dialectiques identitaires, de la part du prix Nobel de la paix, mais bien peu réalisable. Et si le futur de Bruxelles consistait à reprendre à son compte cette solution. Et si les Belges dans un immense élan de générosité offraient Bruxelles à l’Europe avec pour mission d’en prendre soin. Joli retournement de l’Histoire qui conduirait Israël à sauver le processus de paix «flamo-wallon»… Mais les Belges ne sont plus à un paradoxe près. La devise nationale «l’union fait la force» restera sûrement comme le dernier trait d’ironie de ce peuple excentrique. Je ne sais pas si on enterrera la Belgique un jour, mais je suis convaincu d’une chose : quand le pays mourra, ce sera avec le sourire aux lèvres.

A.B.

∗ Tous commentaires à ce sujet est le bienvenue
∗∗ Lors de la proclamation de l’indépendance de la Belgique en 1830, ni le français, ni le néerlandais n’était la langue de la majorité de la population. Dans le royaume, le peuple parlait alors surtout des langues régionales. Aujourd’hui les trois communautés sont compétentes sur la question linguistique. L’article 4 de la constitution reconnaît pourtant quatre régions linguistiques : la région de langue néerlandaise, la région de Bruxelles-Capitale (bilingue français-néerlandais), la région de langue française et la région de langue allemande.

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Olmert, l’homme qui aurait dû être Pompidou

1 août 2008 · 10 commentaires

« L’histoire se répète toujours deux fois : la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une comédie » écrit Karl Marx au sujet du 18 Brumaire. L’actualité offre souvent des indices de ces bégaiements. La récente annonce de la démission d’Ehud Olmert du poste de Premier ministre d’Israël est l’occasion de dessiner une parallèle entre l’action du Premier ministre israélien et celle de … Pompidou.

Comparer Pompidou et Olmert, voilà qui peut sembler curieux tant tout semble opposer les deux hommes. Alors que le premier, originaire du Canton, figure parmi les derniers représentants d’un parcours très « IIIe République » (comprendre major d’agrégation – fils d’instituteurs – petits-fils de paysans), le second est issu d’une famille de l’intelligentsia russo-ukrainienne. Si Georges est le produit de la ruralité française, Ehud est un incontestable urbain, amateur de cigares et de football.

Malgré les quarante années et les milliers de kilomètres qui séparent la France éternelle de l’Orient compliqué, une chose rapproche les deux hommes : un héritage politique. Le pesant patrimoine de leur prédécesseur, à l’aune duquel, leur bilan est systématiquement jugé. Le général de Gaulle pour le premier, Ariel Sharon pour le second.

L’ombre de l’homme du 18 juin a constamment porté sur le septennat inachevé de Pompidou. Sa politique est dans une large mesure, le prolongement des grandes lignes du gaullisme. Tant et si bien que Pompidou, au lendemain de la mort du Général, déclare la France «veuve». Un constat qu’aurait d’ailleurs pu reprendre à son compte Ehud Olmert, après l’attaque cérébrale de Sharon en décembre 2005. Olmert n’aura, lui aussi, de cesse de présenter son action comme le prolongement de la politique de l’homme du désengagement de Gaza. “Qu’aurait il fait?” Voilà la question qui obsède Georges et Ehud. Cet héritage était d’autant plus encombrant que de Gaulle et Sharon étaient doués d’un art consommé pour l’ambivalence. Au-delà d’un programme politique, les deux hommes avaient forgé, au fil des années, une « certaine vision » de leur patrie. La fidélité à cette vision fut le leitmotiv de l’action de leurs successeurs.

Dans un sens, Pompidou a eu plus de succès qu’Olmert. De Gaulle avait coutume de dire « l’intendance suivra ». Pompidou fut cet excellent intendant du gaullisme. Fidèle au célèbre « La France ne peut être la France sans la grandeur », il prolongea l’effort de modernisation du pays, engagé depuis 1958. Olmert, à l’inverse, n’a pas vraiment réussi le service après-vente de la politique de Sharon, dont le leg politique est plus fragile. De fait, les contours de la pensée du vieux général sont flous: un sionisme jabotinskien teinté de réalisme. Concrètement, elle s’articule autour de l’inévitabilité de la séparation physique avec les palestiniens, la création d’un état à l’ouest du Jourdain et la garantie de la dimension juive d’Israël. Olmert a souhaité poursuivre cet objectif puisque les négociations n’ont jamais cessé avec les responsables palestiniens.

Mais l’histoire a rattrapé l’Histoire et l’accident cérébral de Sharon a empêché l’apparition d’un véritable «sharonime ». Avec dix-sept années au pouvoir, de Gaulle, à l’inverse, a eu le temps de forger une véritable théorie gaulliste, mélange improbable de patriotisme, réalisme et goût de la grandeur.

L’histoire politique offre de nombreux topos. Un des plus savoureux est certainement le mythe du «changement dans la continuité ». En se posant comme les héritiers de de Gaulle et Sharon, Pompidou et Olmert ont payé le prix de la fidélité. Autres lieux, autres enjeux, si les gaullistes reprochent à Pompidou une politique de la ville un peu agressive et une anglophilie marquée, on critique le second pour son dilettantisme sur les questions sécuritaires et sa piètre expertise militaire. Parce que Sharon n’a pas pu fermer la parenthèse de la guerre, comme de Gaulle en 1962, les défis d’Olmert ont été plus grands que ceux de Pompidou, qui présidait un pays pacifié. C’est parce que Sharon n’a pas eu le temps d’être le « de Gaulle israélien », qu’ Olmert, en échouant dans la paix comme dans la guerre, a raté l’occasion d’être le Pompidou de son pays.

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Your signature is more powerful than you think

28 juillet 2008 · Comments Off

Votre signature peut changer le monde. C’est le thème de la dernière campagne d’Amnesty International, « Ink », réalisée par l’agence TBWA. Gagnante du Lion d’Or de Cannes 2007 dans la catégorie « Public Awareness Messages », la publicité montre comment les pétitions peuvent sauver des vies. Voilà pour le fond. En ce qui concerne la forme, la vidéo surfe sur la vague de l’esthétisme épuré et des ambiances oniriques qui font le succès de certains films d’animation (La valse de Bachir, Persepolis).

Amnesty International espère ainsi convaincre un grand nombre d’internautes de signer ses pétitions. Aller donc faire votre marché à l’indignation sur le site de l’association. Vous prendrez bien une petite pétition pour la libération des syndicalistes chinois? pour Shi Tao ou Mao Hengfeng ? pour la liberté de la presse au Congo ou au Soudan? contre la violence faites aux femmes en France? Quelque soit vos causes, soyez certains que vous trouverez chaussure à votre pied, même en ces temps difficiles de troisième démarque. Plus sérieusement, voilà une de ses associations remarquables dont l’objectif fait largement consensus. Que celui qui argumente contre les droits de l’Homme, pour l’emprisonnement d’intellectuels tunisiens ou la commercialisation des mines antipersonnel quitte ce blog immédiatement! C’est pénible, je n’ai vraiment rien à écrire sur ses associations aux visées louables sinon rappeler que l’enfer est pavé de bonnes intentions et que certaines ont l’indignation bien partiale. C’est un peu maigre. La prochaine fois, je commenterai un sujet plus polémique. Et puis, après tout, le «pouvoir de l’encre», il faut y croire un peu quand on écrit un blog.

A.B.

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Les soubresauts de l’Amok européen

23 juillet 2008 · 9 commentaires

Il y a des sujets sur lesquels on n’aimerait ne plus rien avoir à dire. Pouvoir les ranger dans la bibliothèque des non-sujets entre la trinité chrétienne et le sexe des anges. C’est avec tristesse qu’on découvre que ce n’est pas le cas de l’antisémitisme qui continue à faire l’actualité. Même s’il faut reconnaître que son ampleur est extrêmement marginale, le phénomène est étonnamment résistant. Nier cette réalité n’est pas seulement dangereux pour une communauté particulière mais pour la société française dans son ensemble. Il convient donc de comprendre la persistance d’une forme d’antisémitisme à la fois moderne dans sa forme et extrêmement traditionnelle dans ses thématiques. Gardons donc à l’esprit le joli proverbe yiddish « quand on te crache dessus, ne dis pas qu’il pleut.»

Si on ne parvient pas à se débarrasser définitivement de ce mal, c’est qu’il s’agit moins d’une opinion que d’une passion moderne modelée par la violence et la haine d’autrui. À la limite, l’antisémitisme est une pathologie meurtrière à l’image de l’amok qui affecte les populations des îles malaisiennes. Or les passions ne meurent pas : de Britannicus à Ségolène Royale les comportements humains restent similaires. Amok européen, l’antisémitisme est une pulsion morbide dont les soubresauts se font régulièrement entendre dans notre société. La « hache » de l’Histoire européenne ne sera donc jamais définitivement enterrée. La dernière semaine nous l’a tristement montré.

Inutile de revenir sur les faits : les dessins de Siné, les discours de Dieudonné et l’agression de Rudy H. ont participé à la renaissance du vieux sphinx fatigué.

Un livre magnifique publié en 1946 nous permet d’élucider le mystère de la renaissance de ce malaise moderne. Dans Réflexions sur la question juive, Jean Paul Sartre explique que l’antisémitisme n’est pas une opinion mais « un choix libre et total de soi-même, une attitude globale que l’on adopte non seulement vis-à-vis des Juifs mais vis-à-vis des Hommes en général, de l’histoire et de la société ». L’antisémite développe l’existentialiste « est un homme qui a peur. Non des juifs, certes : de lui-même, de sa conscience de sa liberté de ses instincts, de ses responsabilités, de la solitude, du changement, de la société et du monde ; de tout sauf des juifs. (…) L’antisémitisme en un mot c’est la peur devant la condition humaine. » D’où la célèbre sentence de Sartre si souvent commentée : « si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait».

C’est exactement de cela dont il s’agit : Siné, Dieudonné, les agresseurs de Rudy ont tous en commun cette peur persistante, cette incompréhension des mutations de la société française et cette paranoïa absurde qui caractérise la judéophobie moderne (cf. analyse de Pierre-André Taguieff). Sartre a théorisé, il y a plus de soixante ans, ce que nous avons pu constater cette semaine : l’antisémite a «peur de la société et du monde »: Siné vomit une France capitaliste rongée par le triomphe « du bling-bling sarkozien». Dieudonné rejette une France « sioniste » qui refuse aux noirs la place que leur démographie supposerait. Les agresseurs de Rudy H sont rongés par le déclassement social et le rejet du pacte social républicain. Autant de mutations qui sont portées à la responsabilité d’une communauté juive dont le pouvoir et l’omniprésence font l’objet de fantasmes permanents.

Bienvenue dans le monde merveilleux de l’antisémite où le complexe devient simple, dans lequel la présence juive devient la matrice explicative de tous les problèmes et les frustrations. L’antisémitisme se transforme alors en bouée de sauvetage de l’ignorance. Quand la mondialisation accélère les mutations sociales et quand le sentiment de ne plus comprendre son environnement se fait plus fort, l’antisémitisme est une porte de sortie efficace. C’est un fait, les crapules du XIXe arrondissement ou le caricaturiste octogénaire aurait certainement « inventé » les juifs s’ils n’existaient pas. La phrase de Sartre n’a pas pris une ride. C’est un peu inquiétant. Il faudra encore beaucoup de temps, d’effort et de lucidité pour enfouir un peu plus cet amok moderne.

A.B.

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Aller au réel et comprendre l’idéal

17 juillet 2008 · 2 commentaires

Pour en finir avec le vieux socialisme… et être enfin de gauche !
Manuel Valls Entretiens avec Claude Askolovitch, Robert Laffont, avril 2008.

La rédaction d’un livre politique est un exercice périlleux. Les ouvrages qui sont restés dans l’histoire (Le coup d’Etat permanent de Mitterrand, Les Mémoires de Charles de Gaulle…) sont rares parce que les écueils à éviter sont nombreux. Sur la forme d’abord, le risque est grand de transformer un livre de réflexion en livre-kleenex à usage unique. Publié en avril, je lis celui-ci en juillet déjà avec l’impression d’avoir rater le coche. En ce qui concerne le fond ensuite, les livres politiques sont souvent accusés d’être bâclés. À vouloir être à tout prix en phase avec l’actualité, les auteurs sacrifient souvent la qualité de l’ouvrage. Je viens de finir le livre d’entretiens de Manuel Valls. Trois réflexions m’ont été inspirées par cette lecture.

1) Manuel Valls fait preuve d’une grande honnête intellectuelle. Il le sait, il joue parfois de ce côté vertueux, mais il faut lui reconnaître cette rare qualité. Tout se passe comme s’il ne sentait tenu d’aucune solidarité vis-à-vis du parti socialiste. Libéré du « sur-moi marxiste » dont souffre le socialisme français, ses diagnostics sur la mondialisation, l’économie de marché et le tournant de 1983 sont passionnants. Il faut malgré tout reconnaître que sa capacité de proposition est limitée. Passer 197 pages à expliquer que le PS est incapable de fournir un début de commencement de refonte idéologique ne forme pas un solide manifeste.

2) Valls est plus convaincant quand il critique le parti socialiste que quand il s’attaque à la politique gouvernementale. Il n’a pas de mot assez dur pour tacler ses camarades de la rue de Solferino. A l’inverse il est étonnamment indulgent avec la politique du gouvernement Fillon. A la limite, le fil directeur des critiques adressées à l’action gouvernementale concerne la timidité des réformes …C’est un peu light. Pas un mot sur les tests ADN, par exemple, sur lequel les socialistes ont l’habitude de faire chorus. Si je résume les convictions de Valls, on obtient :
-les OGM : « Arrêtons d’être antiprogrès, arrêtons de diaboliser Monsanto »
-le mouvement étudiant : « Il faisait fausse route, il faut augmenter les droits d’inscription ».
-l’immigration : « Les quotas par profession ne m’indignent pas ».
-les retraites : « Il faut allonger la durée de cotisation à 41, voire 42 années »
-le socialisme : « c’est daté. […] Ça ne signifie plus rien aujourd’hui dans la globalisation, l’économie virtuelle, la crise écologique ! »

3) Une fois le livre refermé on a le vif sentiment que Valls s’est trompé de carrière. Il me semble que le catalan serait bien plus à l’aise dans le journalisme que dans le politique. Trop honnête sur le plan intellectuel pour être éligible par les militants du parti socialiste, qui n’ont pas tous fait le deuil du grand soir. Trop honnête avec son parti pour rejoindre le gouvernement comme Jean-Pierre Jouyet, Eric Besson, Jean-Marie Bockel et les autres. Il faudrait rappeler à Manuel Valls que si le politique doit se faire à la fois lion et renard, l’honnêteté, elle, n’est pas vraiment le trait du prince. Et on ne peut que l’inviter à méditer cette citation de Bismarck : « En politique, il faut toujours suivre le droit chemin, on est sûr de n’y rencontrer personne. »

« Aller à l’idéal et comprendre le réel », on s’en souvient, c’est le programme que soutient Jaurès face à Clemenceau à la Chambre en 1906. La démarche de Valls est inverse : s’il comprend les idéologies socialistes, pour les avoir modérément pratiquées dans sa jeunesse, sa démarche est fondamentalement pragmatique : « aller au réel et comprendre l’idéal ». Le député de l’Essone le concède en guise de conclusion: « J’ai mis du temps à admettre que j’aurais plus facilement applaudi le Tigre que le fondateur de l’Humanité. Maintenant j’assume. » Plus de « sur-moi » on vous dit.

A.B.

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Le cadavre de la culture française est exquis

15 juillet 2008 · Un commentaire

8% de croissance prévu en France cette année. On osait plus en rêver et pourtant, dans la torpeur habituelle qui suit les week-ends de trois jours, les chiffres sont tombés: 8 points de croissance donc …. de la fréquentation des musées en France. Cette bonne nouvelle devrait faire pâlir d’envie le gouvernement qui peine toujours à aller chercher « avec les dents», les précieux points de croissance du PIB.

Je ne sais pas si la culture française est morte comme le démontrait en novembre 2007 le Time dans un provocant article intitulé sobrement The Death of French Culture¹…Dans une dissection froide de notre culture, les journalistes américains déterminaient un à un les maux qui rongent notre scène artistique: un élitisme trop poussé, des subventions trop généreuses et une culture du mécénat trop timide. Et pourtant le cadavre de la culture française bouge encore : selon une étude du ministère de la Culture et de la Communication, la fréquentation des musées en France n’a jamais été aussi élevée : 24 millions personnes ont visité les musées de France en 2007 alors que ce nombre ne s’élevait qu’à 15 millions en 2002. La France n’a pas à rougir du dernier classement des musées mondiaux par fréquentation:

1 le Louvre (8.259.978 )
2 le British Museum (5.418.265)
3 la Tate Galerie (5.191.840)
4 le Metropolitan de New York (4.338.932)
5 le musée du Vatican (4.310.000)
6 la National Gallery de Londres (4.159.485)
7 le château de Versailles (3.411.000)
8 le musée d’Orsay (3.166.510)
9 le musée National de Tokyo (3.111.490)
10 le Prado de Madrid (2.663.175)
11 le Centre Pompidou (2.585.701)
12 le Modern Art of New York (2.405.225)
13 le musée du Quai Branly (1.482.945)
14 le Musée Guggenheim de Bilbao (1.002 963)
15 Les Galeries Nationales du Grand Palais de Paris (903 972)
16 le Musée du Luxembourg à Paris (720 000)

(Nombre de visiteurs en 2007)

Pour une morte, elle est en forme. Ces excellents chiffres de la fréquentation des musées ne seraient pas suffisants à nourrir notre optimisme si les signes d’une nouvelle « soif de culture » ne se faisaient pas inexorablement sentir. Devant le Grand Palais, on ne compte plus les mètres de queue tous les week-ends. Pour certains musées, la demande est si forte que les ventes de tickets d’entrées ne se font plus que sur Internet. La nouvelle Cité de l’immigration de la Porte Dorée a déjà recueilli 50 000 visiteurs quand on en escomptait à peine une moitié. Le succès du Quai Branly, enfin, est un excellent indice de cet engouement. Que le musée « où dialoguent les cultures » ait pu attirer autant de visiteurs en deux ans est tout simplement extraordinaire. Le risque était en effet grand que la programmation complexe et difficile d’accès du musée rebute le grand public et condamne l’établissement à la seule élite intellectuelle parisienne. Ça n’a pas eu lieu. Selon la direction du musée, un sixième des visiteurs sont « des banlieusards qui n’avaient jamais mis les pieds dans un musée ». Certes on peut se poser la question de la pertinence du choix du Quai Branly comme premier musée. Écrire la première ligne de sa vie culturelle par une exposition sur les « Arts et divinités en Polynésie 1760-1860 » est aussi surprenant qu’apprendre à lire sur des poèmes de Breton. Mais bon, c’est quand même une bonne nouvelle. Car au-delà du contenu c’est la démarche qui importe. Entrer dans un musée ou aller à l’opéra est une démarche littéralement inimaginable pour de nombreux citoyens. La popularité du Quai Branly est à cet égard une excellente nouvelle car elle banalise l’acte de se rendre au musée et fait ainsi échos à la démocratisation du théâtre dans les années cinquante dont le Théâtre Nationale Populaire de Jean Vilar était le fer de lance.

Pouvoir d’achat vs Pouvoir d’apprendre
Faut-il paraphraser la célèbre phrase d’Hugo et écrire que « quand on ouvre un musée on ferme une prison ». Pas tout à fait. L’attrait pour les musées peut être analysé sous deux prismes antagonistes. C’est à la fois le signe positif d’une société dont la modernité ne se réalise pas aux dépens de l’héritage historique et, à l’inverse, le marqueur préoccupant d’une société qui se réfugie dans un passé parfois mythifié (voir la polémique sur l’exposition « les Français sous l’occupation »). On ne tranchera pas ici entre ses deux visions. Ouvrir des musées n’est certes pas l’unique moyen pour « ré-enchanter le monde ». Il n’empêche qu’on aimerait bien que ces 8% de progression de la culture soit commentés avec la même attention que les performances du PIB.

A.B

¹ l’article «The Death of French Culture» est consultable sur http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,1686532,00.html

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La coupe du monde des intellectuels selon Foreign Policy

10 juillet 2008 · 3 commentaires

Le magazine américain Foreign Policy et l’anglais Prospect ont publié la liste des 100 intellectuels les plus influents au monde dans leur numéro de juillet. Le classement qui résulte de l’enquête internationale réalisée auprès d’un demi million anglophones est surprenant.

a Turkish triumph

a Turkish triumph

Les dix intellectuels les plus influents au monde sont :
1. Fethullah Güllen
2 Muhammad Yunus
3 Yusuf Al-Qaradawi
4 Orhan Pamuk
5 Aitzaz Ahsan
6 Amr Khaled
7 Abdolkarim Soroush
8 Tariq Ramadan
9 Mahmood Mamdani
10 Shirin Ebadi

Vous pouvez consulter le liste complète à la fin du billet et consulter l’article original sur http://www.prospect-magazine.co.uk/article_details.php?id=10261. Ce résultat étonnant entraîne au moins trois réflexions de ma part.

1) On y découvre que la Turquie n’a pas brillé seulement au football en ce début d’été. Le pays d’Atatürk brille par la vitalité de ses intellectuels. Fethullah Güllen, soutien actif de la politique d’Erdogan, ressort donc comme l’intellectuel le plus influent au monde. Ce n’est pas faire offense à Güllen que de faire part de mon étonnement. Pour rappel, les lauréats de l’année précédente s’appelaient Noam Chomsky, Umberto Eco, Richard Dawkins, Vaclav Havel, Jürgen Habermas, Salman Rushdie. Des noms qui, vous en conviendrez, sont plus souvent cités dans les éditoriaux de la presse européenne. Pierre Assouline découvre le pot aux roses sur son blog. Le journaliste écrit que « ces intellectuels avaient une expérience bien éprouvée de la campagne d’opinion [et ont] tout mis en oeuvre pour que nombre d’électeurs votent en masse pour eux». Et le chroniqueur de France Culture d’en rajouter une couche sur « l’habileté de certains intellectuels musulmans à faire du battage autour de l’enquête, à travers des journaux et des sites, afin de susciter un véritable mouvement d’opinion autour d’eux». Les anglo-saxons battus à leur propre jeu du lobbying en quelques sortes.

2) Le considérable essor des intellectuels musulmans est, plus généralement, l’enseignement marquant de ce classement. Non pas que j’aime à faire des distinctions. Mon propos n’est pas ici de multiplier les sous-classements en recensant le nombre de musulmans, de juifs ou de femmes. Mais il faut reconnaître que le nombre de penseurs musulmans fait mentir ceux qui théorisent trop souvent l’impossibilité d’articuler l’islam, censé être imperméable à toute exégèse, avec une pensée qui embrasse l’universel. Attention à ne pas, à l’inverse, tomber dans l’angélisme. La pensée n’est pas bonne en soi, elle ne garantie rien et peut trop souvent être mis au service des pires causes. Inutile de préciser mon dégoût de voir apparaître Tariq Ramadan en haut de ce classement. Personnage exécrable dont la bienséance acquise au cours de ses années d’étude à Genève ne servent qu’à dissimuler la haine et l’antisémitisme des propos. De même la présence Yusuf Al-Qaradawi, le « théorisateur-terrorist-ateur » des Frères Musulmans au coté de Muhammad Yunus, le génial inventeur du micro crédit souligne les limites d’un tel classement et l’absurdité d’appréhender uniquement dans sa globalité le monde musulman. Sans vouloir jouer le rabat-joie, la bonne surprise de voir une poignée d’intellectuels musulmans dans ce classement ne doit pas faire oublier l’énorme retard du monde musulman dans ce domaine.

3) La rareté des intellectuels français, enfin, est à souligner. Cinq intellectuels français dans ce classement (Olivier Roy, Thérèse Delpech, Jacques Attali, Esther Duflo, Alain Finkielkraut et Foreign Policy ajoute dans son article qu’André Glucksmann aurait mérité sa place au coté de Garry Kasparov), on avouera que c’est bien peu. Ironie savoureuse, le premier des intellectuels français (à la 66e position quand même), le politologue Olivier Roy, est célèbre pour ses analyses sur la relation entre politique et Islam notamment en Turquie… La religion de Mahomet est décidément bien à la mode dans le microcosme de l’élite intellectuelle internationale. Le structuralisme des « french philosophers », qui longtemps fût la matrice intellectuelle de la pensée occidentale n’est plus vraiment in. Soit. Mon propos n’est pas ici de me lamenter sur l’anesthésie du milieu intellectuel français qui est lié à un autre échec signalé par « le classement de Shanghai » qui classe l’attractivité des universités. Mais ceci est une autre histoire. Un classement à la fois.

A.B.

« Top 100 public intellectuals »

1 Fethullah Gülen (*)
2 Muhammad Yunus (*)
3 Yusuf Al-Qaradawi ( 56 )
4 Orhan Pamuk ( 54 )
5 Aitzaz Ahsan (*)
6 Amr Khaled (*)
7 Abdolkarim Soroush ( 15 )
8 Tariq Ramadan ( 58 )
9 Mahmood Mamdani (*)
10 Shirin Ebadi ( 12 )
11 Noam Chomsky ( 1 )
12 Al Gore (*)
13 Bernard Lewis ( 34 )
14 Umberto Eco ( 2 )
15 Ayaan Hirsi Ali
16 Amartya Sen ( 8 )
17 Fareed Zakaria ( 35 )
18 Garry Kasparov (*)
19 Richard Dawkins ( 3 )
20 Mario Vargas Llosa ( 29 )
21 Lee Smolin (*)
22 Jürgen Habermas ( 7 )
23 Salman Rushdie ( 10 )
24 Sari Nusseibeh ( 65 )
25 Slavoj Zizek ( 23 )
26 Vaclav Havel ( 4 )
27 Christopher Hitchens ( 5 )
28 Samuel Huntington ( 28 )
29 Peter Singer ( 33 )
30 Paul Krugman ( 6 )
31 Jared Diamond ( 9 )
32 Pope Benedict XVI ( 17 )
33 Fan Gang ( 82 )
34 Michael Ignatieff ( 37 )
35 Fernando Henrique Cardoso ( 43 )
36 Lilia Shevtsova (*)
37 Charles Taylor (*)
38 Martin Wolf (*)
39 EO Wilson ( 31 )
40 Thomas Friedman ( 16 )
41 Bjørn Lomborg ( 14 )
42 Daniel Dennett ( 24 )
43 Francis Fukuyama ( 21 )
44 Ramachandra Guha (*)
45 Tony Judt (*)
46 Steven Levitt (*)
47 Nouriel Roubini (*)
48 Jeffrey Sachs ( 27 )
49 Wang Hui (*)
50 VS Ramachandran (*)
51 Drew Gilpin Faust (*)
52 Lawrence Lessig ( 40 )
53 JM Coetzee ( 44 )
54 Fernando Savater (*)
55 Wole Soyinka ( 66 )
56 Yan Xuetong (*)
57 Steven Pinker ( 26 )
58 Alma Guillermoprieto (*)
59 Sunita Narain ( 80 )
60 Anies Baswedan (*)
61 Michael Walzer ( 68 )
62 Niall Ferguson ( 45 )
63 George Ayittey (*)
64 Ashis Nandy (*)
65 David Petraeus (*)
66 Olivier Roy (*)
67 Lawrence Summers ( 60 )
68 Martha Nussbaum ( 53 )
69 Robert Kagan ( 62 )
70 James Lovelock ( 71 )
71 J Craig Venter ( 74 )
72 Amos Oz ( 59 )
73 Samantha Power (*)
74 Lee Kuan Yew (*)
75 Hu Shuli (*)
76 Kwame Anthony Appiah (*)
77 Malcolm Gladwell (*)
78 Alexander De Waal (*)
79 Gianni Riotta (*)
80 Daniel Barenboim (*)
81 Thérèse Delpech (*)
82 William Easterly (*)
83 Minxin Pei (*)
84 Richard Posner ( 32 )
85 Ivan Krastev (*)
86 Enrique Krauze ( 85 )
87 Anne Applebaum (*)
88 Rem Koolhaas ( 51 )
89 Jacques Attali (*)
90 Paul Collier (*)
91 Esther Duflo (*)
92 Michael Spence (*)
93 Robert Putnam ( 77 )
94 Harold Varmus ( 94 )
95 Howard Gardner ( 70 )
96 Daniel Kahneman ( 64 )
97 Yegor Gaidar (*)
98 Neil Gershenfeld ( 87 )
99 Alain Finkielkraut ( 81 )
100 Ian Buruma (*)

(classement 2005 et * si il n’y était pas présent)

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