Abenarous’s Weblog

Belgique : chronique d’une mort annoncée

août 12, 2008 · 5 commentaires

Peut-on rire de tout ? Les Belges ont tranché puisque, désormais, dans le royaume d’Albert II, tout est l’objet d’amusement y compris son propre anéantissement. Déjà en 2006, l’émission de télévision « bye-bye Belgium » évoquait la possibilité de l’indépendance de la Flandre. C’était pour rire. Un an plus tard, le futur premier ministre Yves Leterme entonnait la “Marseillaise” alors qu’on lui demandait de chanter l’hymne national. Rassurez-vous, là encore c’était une blague. En juillet 2008, un sondage, réalisé pour Le Soir, dévoilait que 49 % des Wallons étaient « favorables à un rattachement de la Wallonie à la France» en cas d’éclatement du pays. Depuis trois semaines, j’attends toujours le démenti. Ah, on ne rit plus alors… Cela fait maintenant 14 mois que le gouvernement tente de former une coalition pour diriger le pays.

La Belgique se meurt donc, doucement, au rythme des éclats de rires de sa population. Le décès annoncé du pays est pourtant une mauvaise blague. Le royaume fait parti des « petits pays ». Non par sa culture mais parce qu’une incertitude pèse sur son existence. Parce que son futur est fragile. Parce que les 178 années de destiné commune sont autant de petits miracles. La Belgique témoignait au monde qu’il existait quelque chose de plus forts que les spécificités culturelles, le désir de bâtir un futur commun. Le témoin est désormais silencieux.

Analysant le délitement des liens sociaux entre Flamands et Wallons, un quotidien français daté du 29 juillet se félicitait que la majorité des Français (60%) soit prêt au rattachement de la Wallonie. Ce comportement a quelque chose d’indécent, comme si certains souhaitaient refermer au plus vite cette absurdité historique que représente le royaume belge: les Flamands avec les Flamands et les francophones avec les francophones. Dans le ton triomphant des commentaires, je n’ai lu que la satisfaction des revanchards, qui se félicitent inconsciemment de pouvoir récupérer les 16 850 km carré de la Wallonie. Pensez donc, on n’avait pas vu ça depuis l’annexion de l’Alsace et la Lorraine et sans une balle tirée! Un député du nord de la France explique sérieusement que l’annexion « renforcera le poids du pays face à l’Allemagne». L’anachronisme de la remarque pourrait prêter à sourire, si elle n’était pas émise par un responsable politique. À défaut d’avoir pu sauvegarder « la France de Dunkerque à Tamanrasset » certains se mettent à rêver de la France de Lièges à Ajaccio…

Comme la lente tectonique des plaques qui éloigne les continents aussi paisiblement qu’inévitablement, Flamands et Belges se séparent. Ils règlent les détails un peu désagréables devant le notaire La seule chose qui retienne encore la division du pays est la question du BHV. L’arrondissement électoral bilingue de Bruxelles-Hal-Vilvorde qui permet aux 150 000 francophones vivant dans la périphérie flamande de Bruxelles de voter pour des listes francophones. Une fois un compromis trouvé, on demandera simplement, au dernier Belge d’éteindre la lumière en sortant de la maison commune. L’Histoire nous l’a souvent montré, les peuples, comme les couples, divorcent parce qu’ils ne se supportent plus.

Les états binationaux ont fait long feu dans l’Histoire. Et la Belgique ne semble pas prête à faire exception. De l’Autriche-Hongrie au Liban, la construction d’une nation au-delà des obstacles culturels, linguistiques ou religieux, a toujours été un échec. Je cherche en vain les exemples historiques d’empires plurinationals durables∗. Derrière la langue, se cache en effet une vision du monde, une conception de l’existence. On ne serait bâtir une nation sur un malentendu. La Belgique s’y est exercée. Mais les ambiguïtés de la constitution sur la question de la langue officielle ∗∗, n’ont pas pu dissimuler éternellement les fissures culturelles. La monarchie constitutionnelle belge est née de cette folle utopie, portée par le positivisme de la Révolution de 1830. L’époque était au triomphe de la Raison. Cette raison inébranlable, qui permettrait à deux peuples de construire une nation commune, au-delà du clivage linguistique, parce qu’ils partagent l’essentiel : une aspiration commune à la liberté et à la paix (…à la neutralité diront les sceptiques).

« Plébiscite de tous les jours », comme le dit la belle formule de Renan, la nation belge souffre de n’être plus assez désirée par son peuple. Les Flamands disent ne plus vouloir payer pour les «oisifs» Wallons, ces derniers dénoncent le rejet de la «loyauté fédérale» chez leurs compatriotes. Voilà comment un pays, né des idéaux des Lumières, implose à cause du niveau des indemnisations chômages. C’est ce qu’on appelle la fin de l’Histoire.

Mais parce que la Belgique est, à bien des égards, un concentré de l’Union Européenne, la déliquescence du pays est une tragédie européenne. L’idéal communautaire repose en effet sur le même projet de dépassement des clivages identitaires. La division de la Belgique venue, seul l’eurosceptique Philippe de Villers se félicitera que la France ajoute à son fief, la dépouille de la Wallonie. Pour les Européens convaincus, en revanche, cette division est une calamité car elle pourrait préfigurer le délitement futur de l’Union Européenne, attaquée par les mêmes égoïsmes régionaux.

Peut-on imaginer Bruxelles, siège des principales institutions européennes, rejoindre Belfast, Beyrouth, Jérusalem ou Mostar dans la liste des cicatrices d’empires brisés et des utopies perdus. Pourtant, même si on ne l’approuve pas, il serait dangereux d’empêcher ce divorce par consentement. L’Histoire a trop souvent montré qu’un bon divorce (Tchécoslovaquie) est préférable à une utopie qui tourne mal (Yougoslavie). Mais une solution existe pour éviter que l’Europe passe de la division de Berlin (conflits d’empires) à la division de Bruxelles (conflits de régions). Shimon Peres a un jour proposé de doter Jérusalem du statut de «capital du monde» et des trois religions afin de résoudre le problème de la division de la ville. Elégant dépassement des dialectiques identitaires, de la part du prix Nobel de la paix, mais bien peu réalisable. Et si le futur de Bruxelles consistait à reprendre à son compte cette solution. Et si les Belges dans un immense élan de générosité offraient Bruxelles à l’Europe avec pour mission d’en prendre soin. Joli retournement de l’Histoire qui conduirait Israël à sauver le processus de paix «flamo-wallon»… Mais les Belges ne sont plus à un paradoxe près. La devise nationale «l’union fait la force» restera sûrement comme le dernier trait d’ironie de ce peuple excentrique. Je ne sais pas si on enterrera la Belgique un jour, mais je suis convaincu d’une chose : quand le pays mourra, ce sera avec le sourire aux lèvres.

A.B.

∗ Tous commentaires à ce sujet est le bienvenue
∗∗ Lors de la proclamation de l’indépendance de la Belgique en 1830, ni le français, ni le néerlandais n’était la langue de la majorité de la population. Dans le royaume, le peuple parlait alors surtout des langues régionales. Aujourd’hui les trois communautés sont compétentes sur la question linguistique. L’article 4 de la constitution reconnaît pourtant quatre régions linguistiques : la région de langue néerlandaise, la région de Bruxelles-Capitale (bilingue français-néerlandais), la région de langue française et la région de langue allemande.

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Olmert, l’homme qui aurait dû être Pompidou

août 1, 2008 · 9 commentaires

« L’histoire se répète toujours deux fois : la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une comédie » écrit Karl Marx au sujet du 18 Brumaire. L’actualité offre souvent des indices de ces bégaiements. La récente annonce de la démission d’Ehud Olmert du poste de Premier ministre d’Israël est l’occasion de dessiner une parallèle entre l’action du Premier ministre israélien et celle de … Pompidou.

Comparer Pompidou et Olmert, voilà qui peut sembler curieux tant tout semble opposer les deux hommes. Alors que le premier, originaire du Canton, figure parmi les derniers représentants d’un parcours très « IIIe République » (comprendre major d’agrégation - fils d’instituteurs - petits-fils de paysans), le second est issu d’une famille de l’intelligentsia russo-ukrainienne. Si Georges est le produit de la ruralité française, Ehud est un incontestable urbain, amateur de cigares et de football.

Malgré les quarante années et les milliers de kilomètres qui séparent la France éternelle de l’Orient compliqué, une chose rapproche les deux hommes : un héritage politique. Le pesant patrimoine de leur prédécesseur, à l’aune duquel, leur bilan est systématiquement jugé. Le général de Gaulle pour le premier, Ariel Sharon pour le second.

L’ombre de l’homme du 18 juin a constamment porté sur le septennat inachevé de Pompidou. Sa politique est dans une large mesure, le prolongement des grandes lignes du gaullisme. Tant et si bien que Pompidou, au lendemain de la mort du Général, déclare la France «veuve». Un constat qu’aurait d’ailleurs pu reprendre à son compte Ehud Olmert, après l’attaque cérébrale de Sharon en décembre 2005. Olmert n’aura, lui aussi, de cesse de présenter son action comme le prolongement de la politique de l’homme du désengagement de Gaza. “Qu’aurait il fait?” Voilà la question qui obsède Georges et Ehud. Cet héritage était d’autant plus encombrant que de Gaulle et Sharon étaient doués d’un art consommé pour l’ambivalence. Au-delà d’un programme politique, les deux hommes avaient forgé, au fil des années, une « certaine vision » de leur patrie. La fidélité à cette vision fut le leitmotiv de l’action de leurs successeurs.

Dans un sens, Pompidou a eu plus de succès qu’Olmert. De Gaulle avait coutume de dire « l’intendance suivra ». Pompidou fut cet excellent intendant du gaullisme. Fidèle au célèbre « La France ne peut être la France sans la grandeur », il prolongea l’effort de modernisation du pays, engagé depuis 1958. Olmert, à l’inverse, n’a pas vraiment réussi le service après-vente de la politique de Sharon, dont le leg politique est plus fragile. De fait, les contours de la pensée du vieux général sont flous: un sionisme jabotinskien teinté de réalisme. Concrètement, elle s’articule autour de l’inévitabilité de la séparation physique avec les palestiniens, la création d’un état à l’ouest du Jourdain et la garantie de la dimension juive d’Israël. Olmert a souhaité poursuivre cet objectif puisque les négociations n’ont jamais cessé avec les responsables palestiniens.

Mais l’histoire a rattrapé l’Histoire et l’accident cérébral de Sharon a empêché l’apparition d’un véritable «sharonime ». Avec dix-sept années au pouvoir, de Gaulle, à l’inverse, a eu le temps de forger une véritable théorie gaulliste, mélange improbable de patriotisme, réalisme et goût de la grandeur.

L’histoire politique offre de nombreux topos. Un des plus savoureux est certainement le mythe du «changement dans la continuité ». En se posant comme les héritiers de de Gaulle et Sharon, Pompidou et Olmert ont payé le prix de la fidélité. Autres lieux, autres enjeux, si les gaullistes reprochent à Pompidou une politique de la ville un peu agressive et une anglophilie marquée, on critique le second pour son dilettantisme sur les questions sécuritaires et sa piètre expertise militaire. Parce que Sharon n’a pas pu fermer la parenthèse de la guerre, comme de Gaulle en 1962, les défis d’Olmert ont été plus grands que ceux de Pompidou, qui présidait un pays pacifié. C’est parce que Sharon n’a pas eu le temps d’être le « de Gaulle israélien », qu’ Olmert, en échouant dans la paix comme dans la guerre, a raté l’occasion d’être le Pompidou de son pays.

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Your signature is more powerful than you think

juillet 28, 2008 · Pas de commentaire

Votre signature peut changer le monde. C’est le thème de la dernière campagne d’Amnesty International, « Ink », réalisée par l’agence TBWA. Gagnante du Lion d’Or de Cannes 2007 dans la catégorie « Public Awareness Messages », la publicité montre comment les pétitions peuvent sauver des vies. Voilà pour le fond. En ce qui concerne la forme, la vidéo surfe sur la vague de l’esthétisme épuré et des ambiances oniriques qui font le succès de certains films d’animation (La valse de Bachir, Persepolis).

Amnesty International espère ainsi convaincre un grand nombre d’internautes de signer ses pétitions. Aller donc faire votre marché à l’indignation sur le site de l’association. Vous prendrez bien une petite pétition pour la libération des syndicalistes chinois? pour Shi Tao ou Mao Hengfeng ? pour la liberté de la presse au Congo ou au Soudan? contre la violence faites aux femmes en France? Quelque soit vos causes, soyez certains que vous trouverez chaussure à votre pied, même en ces temps difficiles de troisième démarque. Plus sérieusement, voilà une de ses associations remarquables dont l’objectif fait largement consensus. Que celui qui argumente contre les droits de l’Homme, pour l’emprisonnement d’intellectuels tunisiens ou la commercialisation des mines antipersonnel quitte ce blog immédiatement! C’est pénible, je n’ai vraiment rien à écrire sur ses associations aux visées louables sinon rappeler que l’enfer est pavé de bonnes intentions et que certaines ont l’indignation bien partiale. C’est un peu maigre. La prochaine fois, je commenterai un sujet plus polémique. Et puis, après tout, le «pouvoir de l’encre», il faut y croire un peu quand on écrit un blog.

A.B.

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Les soubresauts de l’Amok européen

juillet 23, 2008 · 8 commentaires

Il y a des sujets sur lesquels on n’aimerait ne plus rien avoir à dire. Pouvoir les ranger dans la bibliothèque des non-sujets entre la trinité chrétienne et le sexe des anges. C’est avec tristesse qu’on découvre que ce n’est pas le cas de l’antisémitisme qui continue à faire l’actualité. Même s’il faut reconnaître que son ampleur est extrêmement marginale, le phénomène est étonnamment résistant. Nier cette réalité n’est pas seulement dangereux pour une communauté particulière mais pour la société française dans son ensemble. Il convient donc de comprendre la persistance d’une forme d’antisémitisme à la fois moderne dans sa forme et extrêmement traditionnelle dans ses thématiques. Gardons donc à l’esprit le joli proverbe yiddish « quand on te crache dessus, ne dis pas qu’il pleut.»

Si on ne parvient pas à se débarrasser définitivement de ce mal, c’est qu’il s’agit moins d’une opinion que d’une passion moderne modelée par la violence et la haine d’autrui. À la limite, l’antisémitisme est une pathologie meurtrière à l’image de l’amok qui affecte les populations des îles malaisiennes. Or les passions ne meurent pas : de Britannicus à Ségolène Royale les comportements humains restent similaires. Amok européen, l’antisémitisme est une pulsion morbide dont les soubresauts se font régulièrement entendre dans notre société. La « hache » de l’Histoire européenne ne sera donc jamais définitivement enterrée. La dernière semaine nous l’a tristement montré.

Inutile de revenir sur les faits : les dessins de Siné, les discours de Dieudonné et l’agression de Rudy H. ont participé à la renaissance du vieux sphinx fatigué.

Un livre magnifique publié en 1946 nous permet d’élucider le mystère de la renaissance de ce malaise moderne. Dans Réflexions sur la question juive, Jean Paul Sartre explique que l’antisémitisme n’est pas une opinion mais « un choix libre et total de soi-même, une attitude globale que l’on adopte non seulement vis-à-vis des Juifs mais vis-à-vis des Hommes en général, de l’histoire et de la société ». L’antisémite développe l’existentialiste « est un homme qui a peur. Non des juifs, certes : de lui-même, de sa conscience de sa liberté de ses instincts, de ses responsabilités, de la solitude, du changement, de la société et du monde ; de tout sauf des juifs. (…) L’antisémitisme en un mot c’est la peur devant la condition humaine. » D’où la célèbre sentence de Sartre si souvent commentée : « si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait».

C’est exactement de cela dont il s’agit : Siné, Dieudonné, les agresseurs de Rudy ont tous en commun cette peur persistante, cette incompréhension des mutations de la société française et cette paranoïa absurde qui caractérise la judéophobie moderne (cf. analyse de Pierre-André Taguieff). Sartre a théorisé, il y a plus de soixante ans, ce que nous avons pu constater cette semaine : l’antisémite a «peur de la société et du monde »: Siné vomit une France capitaliste rongée par le triomphe « du bling-bling sarkozien». Dieudonné rejette une France « sioniste » qui refuse aux noirs la place que leur démographie supposerait. Les agresseurs de Rudy H sont rongés par le déclassement social et le rejet du pacte social républicain. Autant de mutations qui sont portées à la responsabilité d’une communauté juive dont le pouvoir et l’omniprésence font l’objet de fantasmes permanents.

Bienvenue dans le monde merveilleux de l’antisémite où le complexe devient simple, dans lequel la présence juive devient la matrice explicative de tous les problèmes et les frustrations. L’antisémitisme se transforme alors en bouée de sauvetage de l’ignorance. Quand la mondialisation accélère les mutations sociales et quand le sentiment de ne plus comprendre son environnement se fait plus fort, l’antisémitisme est une porte de sortie efficace. C’est un fait, les crapules du XIXe arrondissement ou le caricaturiste octogénaire aurait certainement « inventé » les juifs s’ils n’existaient pas. La phrase de Sartre n’a pas pris une ride. C’est un peu inquiétant. Il faudra encore beaucoup de temps, d’effort et de lucidité pour enfouir un peu plus cet amok moderne.

A.B.

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Aller au réel et comprendre l’idéal

juillet 17, 2008 · 2 commentaires

Pour en finir avec le vieux socialisme… et être enfin de gauche !
Manuel Valls Entretiens avec Claude Askolovitch, Robert Laffont, avril 2008.

La rédaction d’un livre politique est un exercice périlleux. Les ouvrages qui sont restés dans l’histoire (Le coup d’Etat permanent de Mitterrand, Les Mémoires de Charles de Gaulle…) sont rares parce que les écueils à éviter sont nombreux. Sur la forme d’abord, le risque est grand de transformer un livre de réflexion en livre-kleenex à usage unique. Publié en avril, je lis celui-ci en juillet déjà avec l’impression d’avoir rater le coche. En ce qui concerne le fond ensuite, les livres politiques sont souvent accusés d’être bâclés. À vouloir être à tout prix en phase avec l’actualité, les auteurs sacrifient souvent la qualité de l’ouvrage. Je viens de finir le livre d’entretiens de Manuel Valls. Trois réflexions m’ont été inspirées par cette lecture.

1) Manuel Valls fait preuve d’une grande honnête intellectuelle. Il le sait, il joue parfois de ce côté vertueux, mais il faut lui reconnaître cette rare qualité. Tout se passe comme s’il ne sentait tenu d’aucune solidarité vis-à-vis du parti socialiste. Libéré du « sur-moi marxiste » dont souffre le socialisme français, ses diagnostics sur la mondialisation, l’économie de marché et le tournant de 1983 sont passionnants. Il faut malgré tout reconnaître que sa capacité de proposition est limitée. Passer 197 pages à expliquer que le PS est incapable de fournir un début de commencement de refonte idéologique ne forme pas un solide manifeste.

2) Valls est plus convaincant quand il critique le parti socialiste que quand il s’attaque à la politique gouvernementale. Il n’a pas de mot assez dur pour tacler ses camarades de la rue de Solferino. A l’inverse il est étonnamment indulgent avec la politique du gouvernement Fillon. A la limite, le fil directeur des critiques adressées à l’action gouvernementale concerne la timidité des réformes …C’est un peu light. Pas un mot sur les tests ADN, par exemple, sur lequel les socialistes ont l’habitude de faire chorus. Si je résume les convictions de Valls, on obtient :
-les OGM : « Arrêtons d’être antiprogrès, arrêtons de diaboliser Monsanto »
-le mouvement étudiant : « Il faisait fausse route, il faut augmenter les droits d’inscription ».
-l’immigration : « Les quotas par profession ne m’indignent pas ».
-les retraites : « Il faut allonger la durée de cotisation à 41, voire 42 années »
-le socialisme : « c’est daté. […] Ça ne signifie plus rien aujourd’hui dans la globalisation, l’économie virtuelle, la crise écologique ! »

3) Une fois le livre refermé on a le vif sentiment que Valls s’est trompé de carrière. Il me semble que le catalan serait bien plus à l’aise dans le journalisme que dans le politique. Trop honnête sur le plan intellectuel pour être éligible par les militants du parti socialiste, qui n’ont pas tous fait le deuil du grand soir. Trop honnête avec son parti pour rejoindre le gouvernement comme Jean-Pierre Jouyet, Eric Besson, Jean-Marie Bockel et les autres. Il faudrait rappeler à Manuel Valls que si le politique doit se faire à la fois lion et renard, l’honnêteté, elle, n’est pas vraiment le trait du prince. Et on ne peut que l’inviter à méditer cette citation de Bismarck : « En politique, il faut toujours suivre le droit chemin, on est sûr de n’y rencontrer personne. »

« Aller à l’idéal et comprendre le réel », on s’en souvient, c’est le programme que soutient Jaurès face à Clemenceau à la Chambre en 1906. La démarche de Valls est inverse : s’il comprend les idéologies socialistes, pour les avoir modérément pratiquées dans sa jeunesse, sa démarche est fondamentalement pragmatique : « aller au réel et comprendre l’idéal ». Le député de l’Essone le concède en guise de conclusion: « J’ai mis du temps à admettre que j’aurais plus facilement applaudi le Tigre que le fondateur de l’Humanité. Maintenant j’assume. » Plus de « sur-moi » on vous dit.

A.B.

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Le cadavre de la culture française est exquis

juillet 15, 2008 · Un commentaire

8% de croissance prévu en France cette année. On osait plus en rêver et pourtant, dans la torpeur habituelle qui suit les week-ends de trois jours, les chiffres sont tombés: 8 points de croissance donc …. de la fréquentation des musées en France. Cette bonne nouvelle devrait faire pâlir d’envie le gouvernement qui peine toujours à aller chercher « avec les dents», les précieux points de croissance du PIB.

Je ne sais pas si la culture française est morte comme le démontrait en novembre 2007 le Time dans un provocant article intitulé sobrement The Death of French Culture¹…Dans une dissection froide de notre culture, les journalistes américains déterminaient un à un les maux qui rongent notre scène artistique: un élitisme trop poussé, des subventions trop généreuses et une culture du mécénat trop timide. Et pourtant le cadavre de la culture française bouge encore : selon une étude du ministère de la Culture et de la Communication, la fréquentation des musées en France n’a jamais été aussi élevée : 24 millions personnes ont visité les musées de France en 2007 alors que ce nombre ne s’élevait qu’à 15 millions en 2002. La France n’a pas à rougir du dernier classement des musées mondiaux par fréquentation:

1 le Louvre (8.259.978 )
2 le British Museum (5.418.265)
3 la Tate Galerie (5.191.840)
4 le Metropolitan de New York (4.338.932)
5 le musée du Vatican (4.310.000)
6 la National Gallery de Londres (4.159.485)
7 le château de Versailles (3.411.000)
8 le musée d’Orsay (3.166.510)
9 le musée National de Tokyo (3.111.490)
10 le Prado de Madrid (2.663.175)
11 le Centre Pompidou (2.585.701)
12 le Modern Art of New York (2.405.225)
13 le musée du Quai Branly (1.482.945)
14 le Musée Guggenheim de Bilbao (1.002 963)
15 Les Galeries Nationales du Grand Palais de Paris (903 972)
16 le Musée du Luxembourg à Paris (720 000)

(Nombre de visiteurs en 2007)

Pour une morte, elle est en forme. Ces excellents chiffres de la fréquentation des musées ne seraient pas suffisants à nourrir notre optimisme si les signes d’une nouvelle « soif de culture » ne se faisaient pas inexorablement sentir. Devant le Grand Palais, on ne compte plus les mètres de queue tous les week-ends. Pour certains musées, la demande est si forte que les ventes de tickets d’entrées ne se font plus que sur Internet. La nouvelle Cité de l’immigration de la Porte Dorée a déjà recueilli 50 000 visiteurs quand on en escomptait à peine une moitié. Le succès du Quai Branly, enfin, est un excellent indice de cet engouement. Que le musée « où dialoguent les cultures » ait pu attirer autant de visiteurs en deux ans est tout simplement extraordinaire. Le risque était en effet grand que la programmation complexe et difficile d’accès du musée rebute le grand public et condamne l’établissement à la seule élite intellectuelle parisienne. Ça n’a pas eu lieu. Selon la direction du musée, un sixième des visiteurs sont « des banlieusards qui n’avaient jamais mis les pieds dans un musée ». Certes on peut se poser la question de la pertinence du choix du Quai Branly comme premier musée. Écrire la première ligne de sa vie culturelle par une exposition sur les « Arts et divinités en Polynésie 1760-1860 » est aussi surprenant qu’apprendre à lire sur des poèmes de Breton. Mais bon, c’est quand même une bonne nouvelle. Car au-delà du contenu c’est la démarche qui importe. Entrer dans un musée ou aller à l’opéra est une démarche littéralement inimaginable pour de nombreux citoyens. La popularité du Quai Branly est à cet égard une excellente nouvelle car elle banalise l’acte de se rendre au musée et fait ainsi échos à la démocratisation du théâtre dans les années cinquante dont le Théâtre Nationale Populaire de Jean Vilar était le fer de lance.

Pouvoir d’achat vs Pouvoir d’apprendre
Faut-il paraphraser la célèbre phrase d’Hugo et écrire que « quand on ouvre un musée on ferme une prison ». Pas tout à fait. L’attrait pour les musées peut être analysé sous deux prismes antagonistes. C’est à la fois le signe positif d’une société dont la modernité ne se réalise pas aux dépens de l’héritage historique et, à l’inverse, le marqueur préoccupant d’une société qui se réfugie dans un passé parfois mythifié (voir la polémique sur l’exposition « les Français sous l’occupation »). On ne tranchera pas ici entre ses deux visions. Ouvrir des musées n’est certes pas l’unique moyen pour « ré-enchanter le monde ». Il n’empêche qu’on aimerait bien que ces 8% de progression de la culture soit commentés avec la même attention que les performances du PIB.

A.B

¹ l’article «The Death of French Culture» est consultable sur http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,1686532,00.html

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La coupe du monde des intellectuels selon Foreign Policy

juillet 10, 2008 · 3 commentaires

Le magazine américain Foreign Policy et l’anglais Prospect ont publié la liste des 100 intellectuels les plus influents au monde dans leur numéro de juillet. Le classement qui résulte de l’enquête internationale réalisée auprès d’un demi million anglophones est surprenant.

a Turkish triumph

a Turkish triumph

Les dix intellectuels les plus influents au monde sont :
1. Fethullah Güllen
2 Muhammad Yunus
3 Yusuf Al-Qaradawi
4 Orhan Pamuk
5 Aitzaz Ahsan
6 Amr Khaled
7 Abdolkarim Soroush
8 Tariq Ramadan
9 Mahmood Mamdani
10 Shirin Ebadi

Vous pouvez consulter le liste complète à la fin du billet et consulter l’article original sur http://www.prospect-magazine.co.uk/article_details.php?id=10261. Ce résultat étonnant entraîne au moins trois réflexions de ma part.

1) On y découvre que la Turquie n’a pas brillé seulement au football en ce début d’été. Le pays d’Atatürk brille par la vitalité de ses intellectuels. Fethullah Güllen, soutien actif de la politique d’Erdogan, ressort donc comme l’intellectuel le plus influent au monde. Ce n’est pas faire offense à Güllen que de faire part de mon étonnement. Pour rappel, les lauréats de l’année précédente s’appelaient Noam Chomsky, Umberto Eco, Richard Dawkins, Vaclav Havel, Jürgen Habermas, Salman Rushdie. Des noms qui, vous en conviendrez, sont plus souvent cités dans les éditoriaux de la presse européenne. Pierre Assouline découvre le pot aux roses sur son blog. Le journaliste écrit que « ces intellectuels avaient une expérience bien éprouvée de la campagne d’opinion [et ont] tout mis en oeuvre pour que nombre d’électeurs votent en masse pour eux». Et le chroniqueur de France Culture d’en rajouter une couche sur « l’habileté de certains intellectuels musulmans à faire du battage autour de l’enquête, à travers des journaux et des sites, afin de susciter un véritable mouvement d’opinion autour d’eux». Les anglo-saxons battus à leur propre jeu du lobbying en quelques sortes.

2) Le considérable essor des intellectuels musulmans est, plus généralement, l’enseignement marquant de ce classement. Non pas que j’aime à faire des distinctions. Mon propos n’est pas ici de multiplier les sous-classements en recensant le nombre de musulmans, de juifs ou de femmes. Mais il faut reconnaître que le nombre de penseurs musulmans fait mentir ceux qui théorisent trop souvent l’impossibilité d’articuler l’islam, censé être imperméable à toute exégèse, avec une pensée qui embrasse l’universel. Attention à ne pas, à l’inverse, tomber dans l’angélisme. La pensée n’est pas bonne en soi, elle ne garantie rien et peut trop souvent être mis au service des pires causes. Inutile de préciser mon dégoût de voir apparaître Tariq Ramadan en haut de ce classement. Personnage exécrable dont la bienséance acquise au cours de ses années d’étude à Genève ne servent qu’à dissimuler la haine et l’antisémitisme des propos. De même la présence Yusuf Al-Qaradawi, le « théorisateur-terrorist-ateur » des Frères Musulmans au coté de Muhammad Yunus, le génial inventeur du micro crédit souligne les limites d’un tel classement et l’absurdité d’appréhender uniquement dans sa globalité le monde musulman. Sans vouloir jouer le rabat-joie, la bonne surprise de voir une poignée d’intellectuels musulmans dans ce classement ne doit pas faire oublier l’énorme retard du monde musulman dans ce domaine.

3) La rareté des intellectuels français, enfin, est à souligner. Cinq intellectuels français dans ce classement (Olivier Roy, Thérèse Delpech, Jacques Attali, Esther Duflo, Alain Finkielkraut et Foreign Policy ajoute dans son article qu’André Glucksmann aurait mérité sa place au coté de Garry Kasparov), on avouera que c’est bien peu. Ironie savoureuse, le premier des intellectuels français (à la 66e position quand même), le politologue Olivier Roy, est célèbre pour ses analyses sur la relation entre politique et Islam notamment en Turquie… La religion de Mahomet est décidément bien à la mode dans le microcosme de l’élite intellectuelle internationale. Le structuralisme des « french philosophers », qui longtemps fût la matrice intellectuelle de la pensée occidentale n’est plus vraiment in. Soit. Mon propos n’est pas ici de me lamenter sur l’anesthésie du milieu intellectuel français qui est lié à un autre échec signalé par « le classement de Shanghai » qui classe l’attractivité des universités. Mais ceci est une autre histoire. Un classement à la fois.

A.B.

« Top 100 public intellectuals »

1 Fethullah Gülen (*)
2 Muhammad Yunus (*)
3 Yusuf Al-Qaradawi ( 56 )
4 Orhan Pamuk ( 54 )
5 Aitzaz Ahsan (*)
6 Amr Khaled (*)
7 Abdolkarim Soroush ( 15 )
8 Tariq Ramadan ( 58 )
9 Mahmood Mamdani (*)
10 Shirin Ebadi ( 12 )
11 Noam Chomsky ( 1 )
12 Al Gore (*)
13 Bernard Lewis ( 34 )
14 Umberto Eco ( 2 )
15 Ayaan Hirsi Ali
16 Amartya Sen ( 8 )
17 Fareed Zakaria ( 35 )
18 Garry Kasparov (*)
19 Richard Dawkins ( 3 )
20 Mario Vargas Llosa ( 29 )
21 Lee Smolin (*)
22 Jürgen Habermas ( 7 )
23 Salman Rushdie ( 10 )
24 Sari Nusseibeh ( 65 )
25 Slavoj Zizek ( 23 )
26 Vaclav Havel ( 4 )
27 Christopher Hitchens ( 5 )
28 Samuel Huntington ( 28 )
29 Peter Singer ( 33 )
30 Paul Krugman ( 6 )
31 Jared Diamond ( 9 )
32 Pope Benedict XVI ( 17 )
33 Fan Gang ( 82 )
34 Michael Ignatieff ( 37 )
35 Fernando Henrique Cardoso ( 43 )
36 Lilia Shevtsova (*)
37 Charles Taylor (*)
38 Martin Wolf (*)
39 EO Wilson ( 31 )
40 Thomas Friedman ( 16 )
41 Bjørn Lomborg ( 14 )
42 Daniel Dennett ( 24 )
43 Francis Fukuyama ( 21 )
44 Ramachandra Guha (*)
45 Tony Judt (*)
46 Steven Levitt (*)
47 Nouriel Roubini (*)
48 Jeffrey Sachs ( 27 )
49 Wang Hui (*)
50 VS Ramachandran (*)
51 Drew Gilpin Faust (*)
52 Lawrence Lessig ( 40 )
53 JM Coetzee ( 44 )
54 Fernando Savater (*)
55 Wole Soyinka ( 66 )
56 Yan Xuetong (*)
57 Steven Pinker ( 26 )
58 Alma Guillermoprieto (*)
59 Sunita Narain ( 80 )
60 Anies Baswedan (*)
61 Michael Walzer ( 68 )
62 Niall Ferguson ( 45 )
63 George Ayittey (*)
64 Ashis Nandy (*)
65 David Petraeus (*)
66 Olivier Roy (*)
67 Lawrence Summers ( 60 )
68 Martha Nussbaum ( 53 )
69 Robert Kagan ( 62 )
70 James Lovelock ( 71 )
71 J Craig Venter ( 74 )
72 Amos Oz ( 59 )
73 Samantha Power (*)
74 Lee Kuan Yew (*)
75 Hu Shuli (*)
76 Kwame Anthony Appiah (*)
77 Malcolm Gladwell (*)
78 Alexander De Waal (*)
79 Gianni Riotta (*)
80 Daniel Barenboim (*)
81 Thérèse Delpech (*)
82 William Easterly (*)
83 Minxin Pei (*)
84 Richard Posner ( 32 )
85 Ivan Krastev (*)
86 Enrique Krauze ( 85 )
87 Anne Applebaum (*)
88 Rem Koolhaas ( 51 )
89 Jacques Attali (*)
90 Paul Collier (*)
91 Esther Duflo (*)
92 Michael Spence (*)
93 Robert Putnam ( 77 )
94 Harold Varmus ( 94 )
95 Howard Gardner ( 70 )
96 Daniel Kahneman ( 64 )
97 Yegor Gaidar (*)
98 Neil Gershenfeld ( 87 )
99 Alain Finkielkraut ( 81 )
100 Ian Buruma (*)

(classement 2005 et * si il n’y était pas présent)

→ 3 CommentsCatégories : société
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La première loi de ma République 2.0

juillet 9, 2008 · Un commentaire

Je m’apprêtais à écrire le deuxième article de ce blog. Un doute a pourtant fait valser mes rares certitudes: aurai-je dû commencer à parler de politique, comme prévu initialement, au risque que le blog soit estampillé «blog-politique »? Ou en rester plutôt à des considérations théoriques sur l’écriture au risque là de m’enfermer dans de vagues élucubrations théoriques et obscures?

Le premier billet n’est pas le plus pénible à écrire. C’est une simple prise de parole, une interpellation, un cri. On ne prépare pas un cri, on le pousse… Il y a ceux qui l’entendent et ceux qui ne l’entendent pas. Point final. Et puis il y a le deuxième billet, alors là le regard est différent. Sans prétendre qu’il existe une attente, il y a toutefois la volonté de ma part d’être à la hauteur. Le souhait de ne pas décevoir ceux qui ont pris le temps de comprendre ma démarche. Au deuxième article, déjà, tout change. Le cri initial se fait projet.

Chaque article est un point inscrit sur la grande feuille blanche virtuelle. Au deuxième article, on doit pouvoir tracer une droite entre les deux points. L’ensemble donne une direction, un sens. C’est là que le bât blesse. Je ne redoute pas le syndrome de la feuille blanche. L’écriture régulière m’apprend à dissiper ce doute au rythme régulier des touches du clavier. Angoisse plutôt au sujet de la direction à prendre. J’entends souvent que quand on ne sait pas où l’on va, aucun vent ne souffle jamais dans la bonne direction. Question fondamentale donc de la direction à prendre, du sujet à aborder en premier. Quand votre blog est votre embarcation, vous avez envie de savoir de quel coté le vent souffle.

À la limite, l’article d’introduction est la constitution de ma République 2.0, il est temps désormais de rédiger la première loi. Bien sûr une loi n’est pas aussi importante qu’une constitution. La loi peut être amendée, modifiée, voire annulée alors que la constitution fonde toute la structure sociale. L’histoire retient la constitution, pas la première loi. Mais enfin la question ne me semble pas vaine. Probablement le meilleur moyen de sortir de cette impasse est de banaliser l’acte de l’écriture. Dans ma république 2.0, on se félicite de l’inflation législative. Dans ma république 2.0, on peut échapper à l’angoisse du sens en multipliant les billets, les tons et les approches.

Peu de chance que les points de mes billets ne dessinent jamais une direction précise. Je n’ai pas l’âme d’un militant. Au contraire leur multiplication devrait tisser la toile instable de mes centres d’intérêts. Voilà pour la question du doute. Je me rassure en lisant que Renan écrivait que le doute est «l’hommage que l’on rend à la vérité ». Assez de rendre hommage à la vérité et en avant la musique !

A.B.

→ 1 commentaireCatégories : Introduction
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Ecrire un blog

juillet 3, 2008 · 4 commentaires

Pourquoi écrire un blog aujourd’hui ? J’ai longtemps pensé que cet outil était au mieux inutile au pire dangereux. Dangereux parce que le discours du blogeur est fondamentalement ambigu - ce qui participe d’ailleurs à son succès. Il brouille en permanence les cartes entre analyse personnelle et information, entre militantisme et objectivité, entre journal intime et journal tout court.

L’esprit du temps plaide naturellement pour l’adoption de cet outil de communication. Exceptionnel par sa simplicité et par l’auditoire auquel il permet d’accéder, le blog doit permettre à chacun d’exprimer son point de vue et partant d’enrichir notre compréhension du monde. Un programme très séduisant donc. Pour être tout à fait honnête, pourtant, les contre-exemples de blogs nombrilistes et prétentieux sont nombreux et m’ont longtemps dissuadé d’ajouter ma pierre à un édifice qui me semblait fondamentalement précaire. Le blog me semblait vérifier parfaitement les analyses de Finkielkraut sur l’égalitarisme triomphant. Nul endroit ne vérifie mieux le célèbre « tout se vaut » que la « blogosphère »: la page du Monde.fr n’est pas plus grande que le blog d’un enfant et certains blogeurs ont même fait plier des journalistes du vénérable New York Times lors de la préparation à la guerre en Irak.

Le blog, en faisant de chaque internaute un journaliste en puissance, prétend voir dans chaque article le prochain « J’accuse » de la République virtuelle. J’ai eu peur, en un mot, que le blogeur tue le journaliste en refusant cette indispensable médiation propre à l’écrit et qui semble de plus en plus insupportable. Toute médiation est désormais perçue comme une entrave à la libre expression de chacun que l’immensité et l’anonymat d’internet devait enfin restaurer. Voilà en substance où en était mon analyse du phénomène et c’est ce qui m’inspirait mon aversion pour le blog, censé « libérer la parole mondiale » comme les radios libres en France vingt ans plus tôt, mais qui risquait à mes yeux de noyer la presse de qualité dans l’amateurisme généralisé.

« Ce qu’il y a d’insupportable en France c’est que tous s’y prennent pour Voltaire. » Conscient que ce travers très français s’exporte si facilement par le biais des blogs, je fus peu enthousiaste à l’idée d’en ouvrir un. Ma crainte étant que la liberté technique liée à la diffusion d’Internet, en transformant les blogeurs du monde entier en journalistes en puissance, remplisse Internet d’apprentis Voltaire, prompts à enfiler la casquette d’un journalisme 2.0, qui perd au passage sa déontologie. Ecœurant et dangereux. Écrire un blog, pensai-je alors, c’est se faire l’éditorialiste d’un monde à la carte que l’on aurait soit même sélectionné selon ses goûts dans le supermarché de l’actualité: un zeste de la politique de Trichet pour l’économiste, une pincée des résultats de l’équipe de France pour le supporter… Alors que le journalisme réel se caractérise à l’inverse, par ce refus de la fragmentation de l’actualité, en donnant à voir une vision globalisante des événements et en portant un regard identique sur les événements de la Corrèze au Zambèze.

Il ne faut pourtant pas - comme le dit la curieuse expression - jeter le bébé avec l’eau du bain. Les blogs sont de nouveaux vecteurs, des outils performants dont on aurait tort de sous-estimer la force de l’impact. Ne pas les contrôler c’est se placer, de fait, sur la touche de l’information du village global. Ils existent des risques dans leurs utilisations, mais on peut en tirer parti à condition de rester clairvoyant. Certes on sait depuis Gorgias qu’aucune technique n’est parfaitement neutre, que l’angle du clou dépend de la forme du marteau mais on serait tout aussi stupide de juger le contenu sur des chefs d’accusation portés sur le contenant. Le blog permet à celui qui est vigilant sur les risques que j’ai évoqués, d’enrichir pleinement la pensée de son époque. Ne pas porter un regard bienveillant et niais sur les blogs est indispensable mais ne pas les diaboliser est tout aussi important.

A la limite, j’ai pour le blog la même appréhension que Tocqueville avait pour la démocratie. Inquiet pour les ravages auxquels il peut conduire mais lucide sur son inéluctable expansion et sa capacité à améliorer le bonheur collectif. Je crois donc sincèrement qu’on peut écrire un blog et en tirer parti sous certaines conditions. La première, c’est de ne pas prétendre remplacer l’information, de ne pas se prétendre journaliste. L’ouverture de mon blog est une démarche individuelle et personnelle. Individuelle, parce qu’elle ne concerne que moi et personnelle parce que son objet est moins de partager mes impressions, qu’un exercice de réflexion. Je n’écrirai pas dans ce blog pour livrer mes « coups de gueule » mais afin de m’imposer un rythme d’écriture régulier. Ecrire pour écrire. Pas exactement. Ecrire afin de s’obliger à s’engager en quelque sorte, à être « libre » aurait pu dire, il y a cinquante ans, le plus célèbre des germanopratins. Le blog s’il est utilisé dans cette optique - comme un exercice qui oblige tout un chacun à articuler sa pensée, à passer du discours enflammé mais un peu léger de l’indignation à une logique d’argumentation- apporte un réel bénéfice à la société de l’information.

Personnel, l’exercice n’est pas pour autant nombriliste. Je parlerai certes des sujets qui me passionnent : des élections américaines à la situation au Proche-Orient, des péripéties de la politique française à la condition de juif moderne. Jamais pourtant ce que je veux voir comme une tribune un peu dérisoire de la nouvelle république virtuelle ne deviendra un journal intime et nombriliste.

Ce que je recherche dans l’écriture de ce blog c’est moins d’être obligé d’écrire que d’être l’obligé de l’écrit. Je suis de ceux qui pensent qu’on joue mieux contre le mur de tennis que contre un partenaire, que la médiation de l’écrit et la solitude de l’exercice permettent mieux qu’un débat d’affiner sa pensée et d’en percevoir les failles. La rigueur de l’écrit et la froideur de la page blanche permettent, à mon sens, d’articuler une pensée plus honnête, plus construite et donc plus juste que les débats animés. On ne pense que par la médiation des mots, on ne pense juste qu’avec des mots choisis avec attention. Le choix du mot juste et pondéré, seul le temps de l’écriture l’autorise. Longtemps j’ai cru que la temporalité 24h/24h d’Internet interdisait ce temps de l’écriture. Je ne le crois plus. C’est la raison pour laquelle, en ouvrant ce blog, j’ai choisi de faire passer mes analyses de l’oral à l’écrit. Ce qu’elles perdront en spontanéité, j’espère qu’elles le gagneront en justesse.

A.B.

→ 4 CommentsCatégories : Introduction