Peut-on rire de tout ? Les Belges ont tranché puisque, désormais, dans le royaume d’Albert II, tout est l’objet d’amusement y compris son propre anéantissement. Déjà en 2006, l’émission de télévision « bye-bye Belgium » évoquait la possibilité de l’indépendance de la Flandre. C’était pour rire. Un an plus tard, le futur premier ministre Yves Leterme
entonnait la “Marseillaise” alors qu’on lui demandait de chanter l’hymne national. Rassurez-vous, là encore c’était une blague. En juillet 2008, un sondage, réalisé pour Le Soir, dévoilait que 49 % des Wallons étaient « favorables à un rattachement de la Wallonie à la France» en cas d’éclatement du pays. Depuis trois semaines, j’attends toujours le démenti. Ah, on ne rit plus alors… Cela fait maintenant 14 mois que le gouvernement tente de former une coalition pour diriger le pays.
La Belgique se meurt donc, doucement, au rythme des éclats de rires de sa population. Le décès annoncé du pays est pourtant une mauvaise blague. Le royaume fait parti des « petits pays ». Non par sa culture mais parce qu’une incertitude pèse sur son existence. Parce que son futur est fragile. Parce que les 178 années de destiné commune sont autant de petits miracles. La Belgique témoignait au monde qu’il existait quelque chose de plus forts que les spécificités culturelles, le désir de bâtir un futur commun. Le témoin est désormais silencieux.
Analysant le délitement des liens sociaux entre Flamands et Wallons, un quotidien français daté du 29 juillet se félicitait que la majorité des Français (60%) soit prêt au rattachement de la Wallonie. Ce comportement a quelque chose d’indécent, comme si certains souhaitaient refermer au plus vite cette absurdité historique que représente le royaume belge: les Flamands avec les Flamands et les francophones avec les francophones. Dans le ton triomphant des commentaires, je n’ai lu que la satisfaction des revanchards, qui se félicitent inconsciemment de pouvoir récupérer les 16 850 km carré de la Wallonie. Pensez donc, on n’avait pas vu ça depuis l’annexion de l’Alsace et la Lorraine et sans une balle tirée! Un député du nord de la France explique sérieusement que l’annexion « renforcera le poids du pays face à l’Allemagne». L’anachronisme de la remarque pourrait prêter à sourire, si elle n’était pas émise par un responsable politique. À défaut d’avoir pu sauvegarder « la France de Dunkerque à Tamanrasset » certains se mettent à rêver de la France de Lièges à Ajaccio…
Comme la lente tectonique des plaques qui éloigne les continents aussi paisiblement qu’inévitablement,
Flamands et Belges se séparent. Ils règlent les détails un peu désagréables devant le notaire La seule chose qui retienne encore la division du pays est la question du BHV. L’arrondissement électoral bilingue de Bruxelles-Hal-Vilvorde qui permet aux 150 000 francophones vivant dans la périphérie flamande de Bruxelles de voter pour des listes francophones. Une fois un compromis trouvé, on demandera simplement, au dernier Belge d’éteindre la lumière en sortant de la maison commune. L’Histoire nous l’a souvent montré, les peuples, comme les couples, divorcent parce qu’ils ne se supportent plus.
Les états binationaux ont fait long feu dans l’Histoire. Et la Belgique ne semble pas prête à faire exception. De l’Autriche-Hongrie au Liban, la construction d’une nation au-delà des obstacles culturels, linguistiques ou religieux, a toujours été un échec. Je cherche en vain les exemples historiques d’empires plurinationals durables∗. Derrière la langue, se cache en effet une vision du monde, une conception de l’existence. On ne serait bâtir une nation sur un malentendu. La Belgique s’y est exercée. Mais les ambiguïtés de la constitution sur la question de la langue officielle ∗∗, n’ont pas pu dissimuler éternellement les fissures culturelles. La monarchie constitutionnelle belge est née de cette folle utopie, portée par le positivisme de la Révolution de 1830. L’époque était au triomphe de la Raison. Cette raison inébranlable, qui permettrait à deux peuples de construire une nation commune, au-delà du clivage linguistique, parce qu’ils partagent l’essentiel : une aspiration commune à la liberté et à la paix (…à la neutralité diront les sceptiques).
« Plébiscite de tous les jours », comme le dit la belle formule de Renan, la nation
belge souffre de n’être plus assez désirée par son peuple. Les Flamands disent ne plus vouloir payer pour les «oisifs» Wallons, ces derniers dénoncent le rejet de la «loyauté fédérale» chez leurs compatriotes. Voilà comment un pays, né des idéaux des Lumières, implose à cause du niveau des indemnisations chômages. C’est ce qu’on appelle la fin de l’Histoire.
Mais parce que la Belgique est, à bien des égards, un concentré de l’Union Européenne, la déliquescence du pays est une tragédie européenne. L’idéal communautaire repose en effet sur le même projet de dépassement des clivages identitaires. La division de la Belgique venue, seul l’eurosceptique Philippe de Villers se félicitera que la France ajoute à son fief, la dépouille de la Wallonie. Pour les Européens convaincus, en revanche, cette division est une calamité car elle pourrait préfigurer le délitement futur de l’Union Européenne, attaquée par les mêmes égoïsmes régionaux.
Peut-on imaginer Bruxelles, siège des principales institutions européennes, rejoindre Belfast, Beyrouth, Jérusalem ou Mostar dans la liste des cicatrices d’empires brisés et des utopies perdus. Pourtant, même si on ne l’approuve pas, il serait dangereux d’empêcher ce divorce par consentement. L’Histoire a trop
souvent montré qu’un bon divorce (Tchécoslovaquie) est préférable à une utopie qui tourne mal (Yougoslavie). Mais une solution existe pour éviter que l’Europe passe de la division de Berlin (conflits d’empires) à la division de Bruxelles (conflits de régions). Shimon Peres a un jour proposé de doter Jérusalem du statut de «capital du monde» et des trois religions afin de résoudre le problème de la division de la ville. Elégant dépassement des dialectiques identitaires, de la part du prix Nobel de la paix, mais bien peu réalisable. Et si le futur de Bruxelles consistait à reprendre à son compte cette solution. Et si les Belges dans un immense élan de générosité offraient Bruxelles à l’Europe avec pour mission d’en prendre soin. Joli retournement de l’Histoire qui conduirait Israël à sauver le processus de paix «flamo-wallon»… Mais les Belges ne sont plus à un paradoxe près. La devise nationale «l’union fait la force» restera sûrement comme le dernier trait d’ironie de ce peuple excentrique. Je ne sais pas si on enterrera la Belgique un jour, mais je suis convaincu d’une chose : quand le pays mourra, ce sera avec le sourire aux lèvres.
A.B.
∗ Tous commentaires à ce sujet est le bienvenue
∗∗ Lors de la proclamation de l’indépendance de la Belgique en 1830, ni le français, ni le néerlandais n’était la langue de la majorité de la population. Dans le royaume, le peuple parlait alors surtout des langues régionales. Aujourd’hui les trois communautés sont compétentes sur la question linguistique. L’article 4 de la constitution reconnaît pourtant quatre régions linguistiques : la région de langue néerlandaise, la région de Bruxelles-Capitale (bilingue français-néerlandais), la région de langue française et la région de langue allemande.









