Pourquoi écrire un blog aujourd’hui ? J’ai longtemps pensé que cet outil était au mieux inutile au pire dangereux. Dangereux parce que le discours du blogeur est fondamentalement ambigu – ce qui participe d’ailleurs à son succès. Il brouille en permanence les cartes entre analyse personnelle et information, entre militantisme et objectivité, entre journal intime et journal tout court.
L’esprit du temps plaide naturellement pour l’adoption de cet outil de communication. Exceptionnel par sa simplicité et par l’auditoire auquel il permet d’accéder, le blog doit permettre à chacun d’exprimer son point de vue et partant d’enrichir notre compréhension du monde. Un programme très séduisant donc. Pour être tout à fait honnête, pourtant, les contre-exemples de blogs nombrilistes et prétentieux sont nombreux et m’ont longtemps dissuadé d’ajouter ma pierre à un édifice qui me semblait fondamentalement précaire. Le blog me semblait vérifier parfaitement les analyses de Finkielkraut sur l’égalitarisme triomphant. Nul endroit ne vérifie mieux le célèbre « tout se vaut » que la « blogosphère »: la page du Monde.fr n’est pas plus grande que le blog d’un enfant et certains blogeurs ont même fait plier des journalistes du vénérable New York Times lors de la préparation à la guerre en Irak.
Le blog, en faisant de chaque internaute un journaliste en puissance, prétend voir dans chaque article le prochain « J’accuse » de la République virtuelle. J’ai eu peur, en un mot, que le blogeur tue le journaliste en refusant cette indispensable médiation propre à l’écrit et qui semble de plus en plus insupportable. Toute médiation est désormais perçue comme une entrave à la libre expression de chacun que l’immensité et l’anonymat d’internet devait enfin restaurer. Voilà en substance où en était mon analyse du phénomène et c’est ce qui m’inspirait mon aversion pour le blog, censé « libérer la parole mondiale » comme les radios libres en France vingt ans plus tôt, mais qui risquait à mes yeux de noyer la presse de qualité dans l’amateurisme généralisé.
« Ce qu’il y a d’insupportable en France c’est que tous s’y prennent pour Voltaire. » Conscient que ce travers très français s’exporte si facilement par le biais des blogs, je fus peu enthousiaste à l’idée d’en ouvrir un. Ma crainte étant que la liberté technique liée à la diffusion d’Internet, en transformant les blogeurs du monde entier en journalistes en puissance, remplisse Internet d’apprentis Voltaire, prompts à enfiler la casquette d’un journalisme 2.0, qui perd au passage sa déontologie. Ecœurant et dangereux. Écrire un blog, pensai-je alors, c’est se faire l’éditorialiste d’un monde à la carte que l’on aurait soit même sélectionné selon ses goûts dans le supermarché de l’actualité: un zeste de la politique de Trichet pour l’économiste, une pincée des résultats de l’équipe de France pour le supporter… Alors que le journalisme réel se caractérise à l’inverse, par ce refus de la fragmentation de l’actualité, en donnant à voir une vision globalisante des événements et en portant un regard identique sur les événements de la Corrèze au Zambèze.
Il ne faut pourtant pas – comme le dit la curieuse expression – jeter le bébé avec l’eau du bain. Les blogs sont de nouveaux vecteurs, des outils performants dont on aurait tort de sous-estimer la force de l’impact. Ne pas les contrôler c’est se placer, de fait, sur la touche de l’information du village global. Ils existent des risques dans leurs utilisations, mais on peut en tirer parti à condition de rester clairvoyant. Certes on sait depuis Gorgias qu’aucune technique n’est parfaitement neutre, que l’angle du clou dépend de la forme du marteau mais on serait tout aussi stupide de juger le contenu sur des chefs d’accusation portés sur le contenant. Le blog permet à celui qui est vigilant sur les risques que j’ai évoqués, d’enrichir pleinement la pensée de son époque. Ne pas porter un regard bienveillant et niais sur les blogs est indispensable mais ne pas les diaboliser est tout aussi important.
A la limite, j’ai pour le blog la même appréhension que Tocqueville avait pour la démocratie. Inquiet pour les ravages auxquels il peut conduire mais lucide sur son inéluctable expansion et sa capacité à améliorer le bonheur collectif. Je crois donc sincèrement qu’on peut écrire un blog et en tirer parti sous certaines conditions. La première, c’est de ne pas prétendre remplacer l’information, de ne pas se prétendre journaliste. L’ouverture de mon blog est une démarche individuelle et personnelle. Individuelle, parce qu’elle ne concerne que moi et personnelle parce que son objet est moins de partager mes impressions, qu’un exercice de réflexion. Je n’écrirai pas dans ce blog pour livrer mes « coups de gueule » mais afin de m’imposer un rythme d’écriture régulier. Ecrire pour écrire. Pas exactement. Ecrire afin de s’obliger à s’engager en quelque sorte, à être « libre » aurait pu dire, il y a cinquante ans, le plus célèbre des germanopratins. Le blog s’il est utilisé dans cette optique – comme un exercice qui oblige tout un chacun à articuler sa pensée, à passer du discours enflammé mais un peu léger de l’indignation à une logique d’argumentation- apporte un réel bénéfice à la société de l’information.
Personnel, l’exercice n’est pas pour autant nombriliste. Je parlerai certes des sujets qui me passionnent : des élections américaines à la situation au Proche-Orient, des péripéties de la politique française aux mutations économiques. Jamais pourtant ce que je veux voir comme une tribune un peu dérisoire de la nouvelle république virtuelle ne deviendra un journal intime et nombriliste.
Ce que je recherche dans l’écriture de ce blog c’est moins d’être obligé d’écrire que d’être l’obligé de l’écrit. Je suis de ceux qui pensent qu’on joue mieux contre le mur de tennis que contre un partenaire, que la médiation de l’écrit et la solitude de l’exercice permettent mieux qu’un débat d’affiner sa pensée et d’en percevoir les failles. La rigueur de l’écrit et la froideur de la page blanche permettent, à mon sens, d’articuler une pensée plus honnête, plus construite et donc plus juste que les débats animés. On ne pense que par la médiation des mots, on ne pense juste qu’avec des mots choisis avec attention. Le choix du mot juste et pondéré, seul le temps de l’écriture l’autorise. Longtemps j’ai cru que la temporalité 24h/24h d’Internet interdisait ce temps de l’écriture. Je ne le crois plus. C’est la raison pour laquelle, en ouvrant ce blog, j’ai choisi de faire passer mes analyses de l’oral à l’écrit. Ce qu’elles perdront en spontanéité, j’espère qu’elles le gagneront en justesse.
A.B.
5 réponses jusqu'à présent ↓
écriveuse // 8 juillet 2008 à 8:19
Suite au commentaire que tu as laissé sur mon blog je suis venir voir. Tu avais raison, nos démarches sont 2 approches tout à fait différentes. Ton analyse est juste et rationnelle. Et du surcroît très intéressante! Ton propos est cependant différent du mien. Ecrire sur un blog, un bout de table ou sur un carnet, à mes yeux l’essentiel est d’écrire. Les mots sont ma passion. Je suis le contraire d’une journaliste. L’objectivité ne m’intéresse pas. Je n’ai aucune vérité à révéler. Mais tant que l’on se posera des questions, chacun continuera à en chercher son propre chemin
Bonne continuation!
Amicalement,
Jacques // 8 juillet 2008 à 9:40
J’ai lu et relu ton texte . félicitations . Cest une excellente réflexion . Tu as raison , l’orgueil , le nombrilisme peuvent être sources d’inspiration . la nature humaine est ainsi faite . Pour autant , rien n’est pire que l’indifférence . Indifférence aux autres , aux chose , au monde . Ecrire , c’est témoigner , protester , crier . c’est par l’écriture quepassent l’indépendance d’esprit et le refus des idées toutes faites . L’écriture libère , guérit ,, console , véhicule le r^ve et l’évasion . mais , elle est aussi pleine de risques . Alors , je préfère le péché d’orgueil de celui qui se prend pour un petit Voltaire à celui que rien n’intéresse, qui garde le silence et ne dit rien .je préfère celui qui arrache au surmenage des jours ou à l’indifférence de son entourage le temps nécessaire à l’écriture .
Rien n’est pire que l’indifférence !!!
Bienvenue et à bientot pour d’autres échanges .
Stanislas // 8 juillet 2008 à 6:56
Bonjour A.B,
J’ai lu avec beaucoup d’attention et d’intérêt ton réflexion sur l’ouverture d’un blog.
Je partage certaines de tes conceptions mais je me trouve en opposition totale avec certaines d’entre elles.
Ma principale opposition concerne ta hiérarchisation du savoir par le statut.
Tu opposes pour schématiser: le bloggeur amateur livrant ses pensées égotiques et partielles au journaliste détenteur d’une vision globale et informée.
A mon sens, ce qui doit primer c’est la pertinence de l’information, la justesse de l’argument. Personne ne doit avoir a priori un monopole sur cette “vérité” (j’expliquerai l’usage des guillemets plus tard).
Un bloggeur peut sur un article, voire même un sujet être meilleur que le plus aguerri des journalistes.
Mais alors comment évaluer la qualité de l’information?
Contrairement à toi, je pense que c’est le débat qui finit par la faire émerger à travers la confrontation des faits. La plupart du temps un journaliste à ses sources, le bloggeur a ses opinions. Mais parfois, les sources du bloggeur peuvent être meilleures que celles du journaliste…
Ensuite, je crois que c’est un travers français d’opposer l’avis personnel et l’analyse objective.
Je partage l’avis de l’immense journaliste américain Hunter S. Thompson quand il affirmait que le journalisme objectif n’existe pas et que par conséquent autant assumer l’existence du journaliste au sein des événements qu’il décrit quitte à les influencer.
Je t’invite à lire ses articles notamment sa couverture de la campagne américaine de 1973 ce qui à mon avis vaudra bien mieux qu’une longue argumentation.
Tu pourras également lire les critiques de disques de Lester Bangs ou les critiques cinématographiques du site Ain’t it cool news.
Tous ces auteurs ne cherchaient ou ne cherchent pas une vérité informative proche de l’idéal platonicien. Ils admettent le monde comme autant de fragments de réalité et défendent le leur à l’aide de la confrontation des faits et d’idées sans avoir part d’être partie prenante de l’information qu’il relate ou se cacher derrière le masque de l’objectivité.
Ma démarche est plus proche de la leur.
Jacques // 17 juillet 2008 à 9:30
Le désir d’écrire se nourrit de toutes les larmes interrompues , de toutes les émotions contenues , de toutes les convictions les plus profondes et les plus intimes .
Peut-on écrire ub cri ?
OUi , le poète peut écrire un cri , lui seul peut ouvrir les prisons et libérer les mots qu’on emprisonne , lui seul peut peindre le monde aux couleurs de toutes les différences . la poésie ne sert peut-être à rien , mais ce rien , c’est tout .
Frédéric // 20 octobre 2008 à 1:52
le ton est juste et l’idée est bonne. j’aime bien la démarche. En revanche écrire “j’ai pour le blog la même appréhension que Tocqueville avait pour la démocratie”, c’est un tout petit trop, non? Le problème du blog est qu’il pousse au lyrisme. Pour info, la philosophe Barbara Cassin développe une pensée originale dans Google-moi sur ce thème. J’ai personnellement toujours eu l’impression qu’ouvrir un blog sur Internet c’est un peu comme gueuler dans Châtelet les Halles un vendredi à 17h00: tout le monde s’en fout.
Amicalement
Comme les stations d’essence dans les zones rurales du Texas après 22 heures, les commentaires sont fermés.