Il y a des sujets sur lesquels on n’aimerait ne plus rien avoir à dire. Pouvoir les
ranger dans la bibliothèque des non-sujets entre la trinité chrétienne et le sexe des anges. C’est avec tristesse qu’on découvre que ce n’est pas le cas de l’antisémitisme qui continue à faire l’actualité. Même s’il faut reconnaître que son ampleur est extrêmement marginale, le phénomène est étonnamment résistant. Nier cette réalité n’est pas seulement dangereux pour une communauté particulière mais pour la société française dans son ensemble. Il convient donc de comprendre la persistance d’une forme d’antisémitisme à la fois moderne dans sa forme et extrêmement traditionnelle dans ses thématiques. Gardons donc à l’esprit le joli proverbe yiddish « quand on te crache dessus, ne dis pas qu’il pleut.»
Si on ne parvient pas à se débarrasser définitivement de ce mal, c’est qu’il s’agit moins d’une opinion que d’une passion moderne modelée par la violence et la haine d’autrui. À la limite, l’antisémitisme est une pathologie meurtrière à l’image de l’amok qui affecte les populations des îles malaisiennes. Or les passions ne meurent pas : de Britannicus à Ségolène Royale les comportements humains restent similaires. Amok européen, l’antisémitisme est une pulsion morbide dont les soubresauts se font régulièrement entendre dans notre société. La « hache » de l’Histoire européenne ne sera donc jamais définitivement enterrée. La dernière semaine nous l’a tristement montré.
Inutile de revenir sur les faits : les dessins de Siné, les discours de Dieudonné et l’agression de Rudy H. ont participé à la renaissance du vieux sphinx fatigué.
Un livre magnifique publié en 1946 nous permet d’élucider le mystère de la
renaissance de ce malaise moderne. Dans Réflexions sur la question juive, Jean Paul Sartre explique que l’antisémitisme n’est pas une opinion mais « un choix libre et total de soi-même, une attitude globale que l’on adopte non seulement vis-à-vis des Juifs mais vis-à-vis des Hommes en général, de l’histoire et de la société ». L’antisémite développe l’existentialiste « est un homme qui a peur. Non des juifs, certes : de lui-même, de sa conscience de sa liberté de ses instincts, de ses responsabilités, de la solitude, du changement, de la société et du monde ; de tout sauf des juifs. (…) L’antisémitisme en un mot c’est la peur devant la condition humaine. » D’où la célèbre sentence de Sartre si souvent commentée : « si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait».
C’est exactement de cela dont il s’agit : Siné, Dieudonné, les agresseurs de Rudy ont tous en commun cette peur persistante, cette incompréhension des mutations de la société française et cette paranoïa absurde qui caractérise la judéophobie moderne (cf. analyse de Pierre-André Taguieff). Sartre a théorisé, il y a plus de soixante ans, ce que nous avons pu constater cette semaine : l’antisémite a «peur de la société et du monde »: Siné vomit une France capitaliste rongée par le triomphe « du bling-bling sarkozien». Dieudonné rejette une France « sioniste » qui refuse aux noirs la place que leur démographie supposerait. Les agresseurs de Rudy H sont rongés par le déclassement social et le rejet du pacte social républicain. Autant de mutations qui sont portées à la responsabilité d’une communauté juive dont le pouvoir et l’omniprésence font l’objet de fantasmes permanents.
Bienvenue dans le monde merveilleux de l’antisémite où le complexe devient simple, dans lequel la présence juive devient la matrice explicative de tous les problèmes et les frustrations. L’antisémitisme se transforme alors en bouée de sauvetage de l’ignorance. Quand la mondialisation accélère les mutations sociales et quand le sentiment de ne plus comprendre son environnement se fait plus fort, l’antisémitisme est une porte de sortie efficace. C’est un fait, les crapules du XIXe arrondissement ou le caricaturiste octogénaire aurait certainement « inventé » les juifs s’ils n’existaient pas. La phrase de Sartre n’a pas pris une ride. C’est un peu inquiétant. Il faudra encore beaucoup de temps, d’effort et de lucidité pour enfouir un peu plus cet amok moderne.
A.B.
9 réponses jusqu'à présent ↓
raannemari // 23 juillet 2008 à 4:01
D’abord il faudra qu’on m’explique pourquoi on parle d’antisémitisme seulement envers les Juifs, les Arabes aussi sont des Sémites.
Deuxièmement lorsque l’on s’en prend à des musulmans ou des catholiques, on n’en fait pas une telle affaire.
Et troisièmement, d’après ce que j’en sais le jeune Rudy faisait bien partie du Bétar non? Ce qui je m’empresse de le dire ne justifie pas l’agression mais peut, peut-être l’expliquer.
De toute façon, toutes les haines sont condamnables.
Tout ceci est “dit”, sans acrimonie aucune.
Peut-être à une prochaine fois.
max // 24 juillet 2008 à 7:50
L’histoire du jeune Rudy est plus compliquée que tu ne le stipules, il s’agissait vraisemblablement d’un réglement de compte entre bandes et comme le rappelle le commentaire ci-dessus il appartenait au betar…
Pour le reste je suis d’accord, pour Dieudonné son antisemitisme viens a mon avis plutot de ce que Eric Zemmour appelle la concurrence memorielle, du fait que les noirs se sentent, comparé aux juifs et à la shoah, pas assez indemnisé et reconnus pour les préjudices qu”ils ont subi.
http://carpediempolitique.hautetfort.com
Bertie // 24 juillet 2008 à 9:31
Je te cite: <>
Dois-je en déduire que le “bling-bling” est juif, ou même que le “bling-bling sarkozien” est juif? Sinon je ne vois pas en quoi le fait que Siné vomisse le “bling-bling sarkozien” en fait un antisémite.
Ah, sinon Siné a aussi écrit : <>
Bertie // 24 juillet 2008 à 9:32
Je te cite: l’antisémite a «peur de la société et du monde »: Siné vomit une France capitaliste rongée par le triomphe « du bling-bling sarkozien»
Dois-je en déduire que le “bling-bling” est juif, ou même que le “bling-bling sarkozien” est juif? Sinon je ne vois pas en quoi le fait que Siné vomisse le “bling-bling sarkozien” en fait un antisémite.
Ah, sinon Siné a aussi écrit : le 11 juin 2008, toujours dans Charlie Hebdo, voici ce qu’écrivait le même Siné : «Je n’ai jamais brillé par ma tolérance mais ça ne s’arrange pas et, au risque de passer pour politiquement incorrect, j’avoue que, de plus en plus, les musulmans m’insupportent et que, plus je croise les femmes voilées qui prolifèrent dans mon quartier, plus j’ai envie de leur botter violemment le cul !» Puis il continue, et on peut lire de sa plume : «Leurs maris barbus embabouchés et en sarouel coranique sous leur tunique n’ont rien à leur envier point de vue disgracieux. Ils rivalisent de ridicule avec les juifs loubavitchs ! Je renverserais aussi de bon coeur, le plat de lentilles à la saucisse sur la tronche des mômes qui refusent de manger du cochon à la cantoche».
CQFD !!
batman // 24 juillet 2008 à 4:52
je suis navré par ton article. Je dois avouer que je me suis arrêté au bout de deux lignes. Car pour quelqu’un qui prétend dénoncer l’antisémitisme, je te trouve assez culoté de mettre au même niveau la trinité dans la catégorie “non-sujet” et l’assimilé ensuite à l’antisémitisme!!
tout cela est assez cocace et assez stupide de ta part. Et encore, je ne suis pas catho.
D’après ce que j’ai pu lire des commentaires, tu sembles évoquer l’histoire du jeune rudy, ce même jeune qui a fracassé la tête d’un noir en janvier dernier et qui est ce moment même sous le coup d’une procédure judiciaire.
Ce qu’on lui a fait subir est bien sûr très grave et doit être puni par la justice, mais pourquoi donc l’assimiler tout de suite à l’antisémitisme alors que tout laisse penser à une simple histoire de gang! Qui plus est, alors que le procureur a ouvert un dossier pour tentative d’homicide, aggravé d’acte antisémite, peut-on être sûr que ce fonctionnaire aurait fait preuve du même zèle dans le cas contraire? (instruction de tentative d’homicide, aggravé d’acte raciste, si c’eut été le noir qui s’était retrouvé dans le coma). Malheureusement, on peut en douter.
Attention, je tiens à être parfaitement clair. Je condamne tout acte antisémite et je souhaite qu’ils soient punis de la manière la plus ferme. Seulement, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse que constitue la paranoia.
Pour conclure, je souhaite revenir sur tes trois premières phrases savoureuses. Car sans vouloir t’affoler, un tel discours pourrait lui-même être considéré comme intolérant.
jcdurbant // 24 juillet 2008 à 8:24
Tout à fait d’accord avec ton billet, sauf que j’ai un peu de mal avec Sartre ….
Qui, comme on le sait, ne semble pas trop avoir hésité sous Vichy à reprendre le poste d’un collègue juif.
Et qui plus tard a pas mal fait aussi dans les métaphores zoologiques :
“Un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais.” Sartre, 8 – “Situations”, IV, 1961
“Nous crions d’un bout à l’autre de l’Afrique : Attention, l’Amérique a la rage. Tranchons tous les liens qui nous rattachent à elle, sinons nous serons à notre tour mordus et enragés.” Sartre, après l’exécution des espions Rosenberg, Libération, 22 juin 1953
http://jcdurbant.wordpress.com/2006/05/16/antiamericanisme-ce-qui-reste-du-communisme-quand-on-a-tout-oublie/
David Medioni // 29 juillet 2008 à 1:25
Merci pour votre mot sur mon blog, votre analyse est aussi très interessante.
A très bientôt
DM
zahal // 20 août 2008 à 6:03
Merci beaucoup pour votre commentaire sur mon site.
Je vous envi deux choses: un excellent coup d’œil qui permet de trier rapidement le fondement et l’accessoire, et une très belle plume.
Par ailleurs, j’ai beaucoup aimé l’idée d’ “un sionisme jabotinskien teinté de réalisme”, qui me semble représenter l’idéal de la direction politique israélienne pour les israéliens. Quelque chose entre la figure burinée du général qui sait faire la guerre et l’émergence du rêve d’Eretz Israël. Le tout enveloppé dans un pessimisme bien israélien. C’est peut-être – vous me l’apprendrez – cette dimension “hawkish on security but dovish on political issues” que définissait l’INSS comme la caractéristique de la majorité de la population israélienne, qui fit le succès de Kadima.
Cordialement,
Thomas Raynal
Rocky // 1 novembre 2008 à 11:07
Vous êtes un maître du second degré.
J’ai beaucoup ri.
Encore bravo !
Comme les stations d’essence dans les zones rurales du Texas après 22 heures, les commentaires sont fermés.