En bon stratège, Mc Cain sait faire évoluer ses positions au gré des situations. Alors que le sujet n’avait plus été abordé depuis quelques mois, voilà que le projet de ligue des démocraties (League of Democracies) refait surface dans la campagne américaine, à l’occasion d’un grand discours sur les projets de politique étrangère du candidat Mc Cain. De quoi s’agit-il exactement ?
Faisant le constat de l’impuissance des grandes organisations internationales, en
premier lieu l’ONU et l’OTAN, à promouvoir efficacement les valeurs de la démocratie, Mc Cain souhaite la constitution d’une nouvelle coalition d’états démocratiques. Dans un long article, paru dans la revue Foreign Affairs, le candidat républicain dépeint les missions de cette League of Democracies: la promotion de l’idéal démocratique, la lutte contre le terrorisme internationale, le soutient logistique, économique et militaire pour des missions spécifiques, ainsi que des objectifs « secondaires » comme la lutte contre le sida, la crise environnementale et la promotion du libre échange.
Cette league of democracies n’est pourtant pas conçue comme une ONU bis. L’objectif pour Mc Cain est de se dédouaner de la pression des états non-démocratiques présents au Conseil permanent de sécurité de l’ONU, accusés de bloquer toutes résolutions de conflits pour des raisons purement tactiques. Dans la tête de ses promoteurs il s’agit moins d’une rupture avec le modèle onusien que d’un retour aux sources. La fin d’une forme de complaisance envers les pays non démocratiques, dictée par les impératifs de la guerre froide puis par la lutte contre le terrorisme islamiste.
Quel raisonnement intellectuel sous tend la création de cette coalition ? L’idée que la démocratie est plus qu’un mode de scrutin, mais qu’elle porte
un corpus de valeurs issu des Lumières, à défendre. Des valeurs qui ont nécessairement façonné notre matrice politique et intellectuelle. La promotion de la libre initiative, la recherche du bonheur et l’autonomie intellectuelle ainsi qu’une aspiration commune à la paix sont ainsi supposées traverser le corps social des démocraties. Dans l’esprit des promoteurs de cette coalition, les états démocratiques ont donc naturellement des intérêts convergents du seul fait qu’ils partagent le même système électoral. Le raisonnement est ancien. Il sous tend par exemple le Projet de Paix Perpétuelle, dessiné par Emmanuel Kant en 1795. Dans la réalité, il est cependant contestable tant il donne peu de poids aux luttes historiques, aux spécificités géographiques et aux particularismes culturelles des espaces en jeux. Certes l’histoire offre peu d’exemples de guerres ouvertes entre deux démocraties mais la mis en place des seules institutions démocratiques ne peut pas, en soi, résoudre les conflits culturels, religieux et sociaux entre états. En outre, les modalités de cette convergence vers un modèle commun de société ne semblent pas aussi évidentes que l’estiment les promoteurs de cette ligue.
Ce serait pourtant se méprendre sur l’Amérique d’aujourd’hui que d’imaginer que cette League of democracies n’est qu’une lubie supplémentaire, échappée des esprits kantiens néoconservateurs qui peuplent les think tanks de la côte est des Etats-Unis. Rien n’est plus éloigné de la vérité. Les institutions internationales n’ont pas perdu leur crédibilité pour la seule administration Bush mais plus globalement, aux yeux de la majorité du personnel politique américain. Le projet de coalition d’états démocratiques transcende par ailleurs largement le spectre politique américain. Cette idée est défendue par Mc Cain comme par Anthony Lake, le conseiller sur les questions de politique étrangère de Barak Obama. Une expérience de Ligue de démocraties a d’ailleurs déjà existé. En 2000, ce sont réunis à Varsovie sous l’impulsion de la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright, une assemblée de 106 nations connu sous le nom de Community of Nations. L’initiative étais certes symbolique et ne visait pas à la création d’un nouvel organisme international mais l’expérience est significative des nouvelles perspectives de la diplomatie américaine. Depuis la chute de l’empire soviétique, rien ne devrait plus empêcher la promotion sincère des valeurs inhérentes à la démocratie par le bais de l’ONU.
Or l’ONU a beaucoup déçu les promoteurs de l’élan démocratique dans les années quatre-vingt dix. Dans l’euphorique parenthèse de 1991 à 2001, le modèle démocratique est apparu comme l’optimum indépassable d’organisation collective. Si bien que le philosophe Francis Fukuyama,
a pu parler de Fin de l’Histoire pour rendre compte de cette prépondérance des valeurs du libéralisme politique kantien sur ses concurrents idéologiques. C’est l’incapacité de l’ONU à répondre à cette nouvelle demande mondiale qui fut le terreau de la doctrine néoconservatrice, et explique, a posteriori, l’émergence du projet de ligue de démocraties. Pourquoi et comment l’ONU a échoué ? Cette question mérite certainement un billet spécifique, mais, en un mot, l’organisation a été accusée de pêcher par relativisme culturel et idéologique. L’ONU semblait à la fois tourner le dos à son socle de valeurs et incapable de dépasser les blocages institutionnels dont elle est intrinsèquement porteuse. De fait, la critique de l’inefficacité de la bureaucratie onusienne est devenue en une décennie un leitmotiv de la politique américaine. Bien plus qu’en Europe, le blocage sur la question des Balkans puis plus tard le refus chinois d’une résolution visant à mettre fin au génocide au Darfour a profondément choqué le monde politique américain ainsi que la société civile. Déjà en 2003, la décision ubuesque de confier à la Libye, la présidence d’une Commission des droits de l’homme de l’ONU, a reçu un écho beaucoup plus large aux Etats-Unis qu’en Europe, achevant ainsi de décrédibiliser l’institution. En un mot l’inefficacité de l’ONU dans les grandes crises internationales exaspère la classe politique américaine, beaucoup plus sensible à la critique de bureaucratie qu’une Europe, vraisemblablement vaccinée par un possible effet-Bruxelles.
Ce projet de coalition de démocraties est-il pour autant de nature à sortir des blocages actuels ? Je ne le croie pas. Sur le fond d’abord, il est indéniable que la promotion de la paix et de la sécurité internationale est déjà la mission première de l’ONU telle qu’elle a été définis dans l’article premier de la charte de San Francisco. De même, la défense du modèle libérale de démocratie est largement la raison d’être de l’OTAN. Le préambule du traité de l’Atlantique Nord prévoit en effet que la mission de l’organisation est de « sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leur civilisation, fondés sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit ». Il semble donc plus adéquat d’adapter l’ONU et l’OTAN aux nouvelles menaces plutôt que de créer ex nihilo un nouvel organisme. Mais plus globalement, il faut reconnaître que, sur les grands sujets économiques, politiques et environnementaux, c’est moins les occasions de discuter que le volontarisme politique qui fait défaut dans la mis en place de solutions adaptées. Le récent conflit en Géorgie a par ailleurs montré que l’OTAN déçoit parce qu’elle n’est pas à la hauteur des valeurs qu’elle prétend défendre, plutôt que le contraire.
Sur la forme maintenant, ce projet de coalition d’états démocratiques ne me semble pas être l’outil adapté aux ambitions et aux enjeux de la nouvelle politique étrangère américaine.
Si l’idée d’un tel projet aurait effectivement pu faire illusion entre 1989 et 2001 quand la diffusion de l’idéal démocratique semblait annoncer la fin de l’histoire, comment ignorer maintenant que les grandes factures contemporaines ne sont plus symbolisables sur une carte opposant les bleues démocraties libérales des rouges démocraties populaires. Comment ignorer que les nouvelles menaces s’affranchissent largement des frontières interétatiques ? Or, aussi désagréable que cela puisse paraitre, il faut reconnaître que les problématiques que cette ligue souhaite résoudre ne peuvent pas l’être sans le soutient de pays non démocratiques. Comment, par exemple, laisser hors de cette ligue un pays comme le Maroc, pilier de la lutte contre le terrorisme islamique ? La question du timing rend, enfin, le projet plus improbable. Tout naturellement, cette ligue devrait être impulsée par la première démocratie au monde, le pays où les valeurs de la démocratie ont le plus pénétrées l’ethos et le mode de vie : les Etats-Unis d’Amérique. Or le niveau de légitimité politique de l’administration actuelle rend impossible ce type de leadership. On conviendra qu’il est très improbable que les pays d’Europe et les démocraties d’Amérique Latine et d’Asie renouent prochainement avec une forme de tutelle américaine. Le défi de Mc Cain est de séduire les alliés américains de manière plus nuancé que la création d’un nouveau club. Enfin, le critère d’appartenance à la Ligue sera enfin extrêmement mal aisé à définir. Après tout, quels éléments définissent l’appartenance au camp de la démocratie. Le chroniquer vedette du magazine Newsweek, Fareed Zakaria montre assez régulièrement qu’il existe des distinctions fondamentales entre democraties libérales et democraties non libérales.
Rappelons-nous de la ligue de Délos, qui réunissait les cités attachées aux valeurs de la démocratie sous l’égide d’Athènes, hyperpuissante du Ve siècle avant notre
ère. Le parallèle avec la période actuelle est éclairant. Suite à ses victoires sur les perses au cours des guerres médiques, Athènes devient la puissance dominante du monde grec durant le Ve siècle avant notre ère. Or la Ligue de Délos, d’abord conçu comme une alliance militaire créée pour repousser l’ennemi perse, évolue d’une coordination de forces armées grecques sous l’égide des Athéniens vers une confédération étatique soutenant militairement, financièrement, et culturellement Athènes. Mais peu à peu des liens d’assujettissement à Athènes se sont substitués aux liens de coopérations. Cette nouvelle configuration se traduit par une large diffusion du modèle athénien, avec entre autres, un transfert de l’autorité judiciaire vers Athènes, les historiens parlent dès lors d’empire athénien. A la fin du Ve siècle, la ligue implose alors qu’Athènes elle même s’éloigne de son modèle démocratique. En voulant défendre la démocratie par le despotisme, Athènes donne un magnifique exemple du fameux aphorisme nietzschéen: « Quiconque lutte contre des monstres devraient prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. »
A l’heure où les grands organismes internationaux connaissent une grave crise d’identité et où les menaces se modifient, refonder les organismes de sécurité collective devient plus nécessaire que jamais. Mais ce qui était vrai au Ve siècle avant JC, le demeure : l’héritage démocratique est à la fois trop fragile et trop fondamental pour être confier à la défense d’une seule nation, aussi sincère soit-elle dans sa promotion des valeurs démocratiques. Si on peut se féliciter de la prise de conscience de la fragilité de notre héritage libéral démocrate, seule la réaffirmation d’un système de droit collectif peut défendre efficacement les valeurs qu’il porte. Pour cela, inutile de créer un nouvel organisme inadapté aux nouvelles menaces : C’est la réforme de l’ONU et l’ouverture de l’OTAN qui permettront de porter cette nouvelle législation. L’histoire a montré que la création d’un droit international performant est une garantie plus solide que l’appel à des valeurs toujours instables. La réforme de l’ONU et le renforcement des organismes internationaux est une meilleure garantie pour la sécurité internationale, qu’une nouvelle profession de foi sur les valeurs de la démocratie: la clef de la coopération transatlantique et de la promotion de l’idéal démocratique se trouve entre Kiev et Tbilissi, pas dans un nouveau bureau de Washington.
A.B.
L’article complet de John Mc Cain est consultable sur le site : http://www.foreignaffairs.org/20071101faessay86602-p0/john-mccain/an-enduring-peace-built-on-freedom.html
1 réponse jusqu'à présent ↓
A.M // 21 septembre 2008 à 12:45
Analyse finale pertinente.
Erriger de nouvelles institutions pour faire face à ces menaces qui pèsent sur les démocraties ne serait qu’une façon fragile de se rassurer.
Peut être le discours américain et également européen doit être moins dominé par cette certitude d’avoir trouvé une démocratie parfaite à imposer au reste de l’humanité.
Nos démocraties doivent tendre l’oreille mais une oreille attentive et précieuse, aux régimes qui bien que différents sont loin d’être ennemis.
On s’allie souvent à celui qui nous ressemble mais c’est une grande erreur de ne pas attendre de celui qui diffère.
Comme les stations d’essence dans les zones rurales du Texas après 22 heures, les commentaires sont fermés.