abenarous’s blog

Gramsci, Pascal et le Parti Socialiste

23 septembre 2008 · 8 commentaires

Quand on coupe la tête d’un poulet, le volatile continue de s’agiter frénétiquement pendant plusieurs minutes. Ceux qui ont assisté à la scène témoignent de leur malaise devant cette agonie violente. Le PS est devenu ce poulet, passé à la guillotine des idées, dont les membres s’agitent encore par réflexe, mais sans aucune coordination.

Il manque une tête au parti socialiste
. Par là, j’entends aussi bien l’évidente nécessité de dégager un leader que de travailler sur ses idées. Le rejet de la politique gouvernementale ne peut pas être l’unique ciment de la rue Solferino. « Changer le logiciel de la gauche » n’est certes pas une tâche aussi aisée que le suggère la métaphore informatique mais c’est indispensable si le parti socialiste souhaite retourner aux affaires. Car c’est toute la matrice intellectuelle qui est à réinventer, alors que la social-démocratie montre des signes d’essoufflement au Royaume-Uni, en Espagne et en Allemagne.

Antonio Gramsci, le secrétaire du parti communiste italien dans les années vingt, a montré que la domination culturelle et intellectuelle est un préalable à la domination politique. Autrement dit, que la victoire politique suppose la capacité à imposer ses thèmes, son schéma de pensé et in fine ses solutions. C’est la fameuse « bataille des idées », clef de la victoire de Franklin D. Roosevelt à Ronald Reagan, de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy. C’est ce travail intellectuel qui fait actuellement défaut aux socialistes français, «les plus bêtes du monde » pour reprendre la une du Nouvel Observateur de cette semaine.

Il ne faut pas caricaturer : ce travail de refondation intellectuel existe… à la marge du parti : dans les groupes de réflexions, les fondations et les think tanks qui se multiplient. Le travail des Gracques est ainsi remarquable et leur manifeste٭ est un des plus beaux textes politiques que j’ai eu l’occasion de lire. La République des idées produit des ouvrages de qualités, écrits par les plus brillants économistes contemporains: Daniel Cohen, Eric Maurin, Thomas Piketty, Philippe Askenazy… Enfin, les nouveaux think tanks proposent au parti des idées innovantes. Parmi eux, Terra nova est entièrement dédiés à la production de solutions politiques progressistes et performantes grâce à l’expertise de professionnels. La fondation dirigée par Olivier Ferrand propose notamment l’organisation de « primaire à la française ».

Ceux qu’on accusait de pourfendeurs de la « gauche américaine » ont su intelligemment prendre le meilleur de la politique outre-Atlantique : le out-of-the-box-thinking, cette capacité à proposer des solutions innovantes, non idéologiquement marquées, par le biais de laboratoires d’idées. Ces think tanks sont distincts de l’appareil du parti, toujours empêtré dans des querelles intestines et des luttes de pouvoirs. Ils ambitionnent d’irriguer la gauche d’idées nouvelles forgées par l’expérience de ceux qui sont dans le réel. Et la liberté de ceux qui n’attendent rien du parti.

Blaise Pascal était atteint d’un trouble très particulier : le jeune scientifique avait le sentiment que le vide s’établissait en permanence sur sa gauche… Cela n’a pourtant pas empêché le mathématicien de devenir l’esprit le plus fécond du dix-septième siècle. Une leçon à méditer pour tous ceux qui souhaitent aider la gauche à être à la hauteur de ses valeurs et son héritage.

A.B.


Pour consulter le manifeste des Gracques : http://www.lesgracques.fr/manifeste

Catégories : politique
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8 réponses jusqu'à présent ↓

  • berdepas // 23 septembre 2008 à 4:31

    Je partage ce point de vue.
    Mais comment ne pas souligner l’écart qui existe entre une gauche qui pense, et celle qui parle, entre ceux qui s’efforcent de bâtir un système de pensée moderne, tenant compte des réalités du monde tel qu’il est en ce début de siècle, et ceux qui dans une cacophonie burlesque se contentent de réciter un catéchisme inspiré des penseurs du XIXème siècle , tout en “ostracisant” tous ceux qui ne pensent pas comme eux ???

  • chris // 23 septembre 2008 à 8:21

    http://www.profencampagne.com

    Juste pour information…

  • max // 25 septembre 2008 à 1:37

    Le problème du PS c’est qu’il sait que renovation ideologique veut forcement dire accepter le liberalisme, le marché, et la mondialisation. Des thèmes qu’ils ont combattu pendant des années et qui ont fait leur ciment. Aujourd’hui ils ont completement raté une etape cruciale, celle de la gauche moderne: la social-democratie. Cette etape est deja derrière eux alors qu’ils ne l’ont pas encore même abordé. Le problème c’est les élécteurs de gauche qui sont encore ennivrés des idéaux marxistes et qui n’arrivent pas à s’en défaire, cet esprit francais revolutionnaire soit il mène au ras-le-bol de l’anesthesie francaise dans le monde et demande de l’action – c’est Sarkozy- soit il se lamente indefiniment sur des sujets à scandale qui peuplent les medias mais qui sont loin de representer ce qui se passe: delocalisations, licenciements, finance folle etc.
    La droite a fait son choix, les electeurs de gauche courent encore apres un ideal utopique qui est defendable quand on est dans l’opposition mais pas au pouvoir, d’ou l’incapacité d’en faire un projet de gouvernement… et c’est n’est pas anodin si Besancenot monte autant dans les sondages…

    http://Carpediempolitique.hautetfort.com

  • fredo // 2 octobre 2008 à 4:59

    ahah, t’es impayable max! la gauche n’aurait pas acceptée la “social démocratie”. Mais c’était quoi alors le gouvernement de jospin ?!! Tu parles de libéralisme, veux-tu qu’on parle de la politique de sarko ?!! enfin, quand tu parles des électeurs “ennivrés par les idéaux marxistes”, parce que tu crois que ceux de droite ne le sont pas par “les idéaux du marché”?! Plus maintenant en tout cas après tout ce qui s’est passé, en tout cas je l’espère pour eux!
    Et toi, mon alain, je trouve certains de tes propos aberrants ! ” refondation intellectuelle à a marge du parti”… Mais ca ne se passe pas à la marge, mais bien au coeur. Viens à une réunion, à un groupe de discussion du ps et tu verras que même des gens de gauche savent penser!!
    Enfin, c’est bien beau de s’être moqué pendant des années des idées “de gauche”, d’avoir critiqué les propositions “sociales”, d’avoir remis en cause ceux qui dénoncaient “les dérives du capitalisme”, mais maintenant je suppose que vous riez un peu moins. Tout ça, c’est un bon gros fuck de l’histoire à “la fin de l’histoire” de fukuyama et à sa putain de démocratie libérale!!
    Bref, pour conclure de façon brève et majestueuse : A MORT LE CAPITALISME!!!

  • jf // 4 octobre 2008 à 10:24

    Analyse très juste de la situation.

    Le décalage entre ce que pensent les dirigenats socialistes (et ce qu’ils font quand ils sont au pouvoir) et les idées que sont capables d’entendre leurs électeurs est effectivement immense. Le commentaire qui me précède le prouve…

    C’est clairement le résultat d’une culture de la démagogie des responsables socialistes (se faire élire à tous prix), mais aussi, et malheureusement, du désir de croire plutôt que d’apprendre de ceux qui les élisent.

    C’est très triste et flippant aussi quand on y pense.

    JF

  • fredo // 6 octobre 2008 à 4:13

    MErci à toi, jf, de nous faire part de tes réflexions éclairées, de nous illuminer de ton raisonnement si impressionant, et si parfait qu’il amène à des conclusions imparables.
    néanmoins… quelques petites remarques… “culture de démagogie des responsables socialistes”. Certes, ils ne sont pas mal dans leur genre. Mais il ne faut pas enlever à César ce qui ….! “Fracture sociale”, “baisse d’impôts de 30 %”, “réduction du déficit”, “hausse du pouvoir d’achat”, “la croissance avec les dents”, et j’en passe et des meilleurs… La démagogie n’est pas qu’une pratique de gauche apparement!

    “désir de croire plutôt que d’apprendre de ceux qui les élisent”. Ton mépris est admirable, jf. Sisi, j’insiste. Dommage de ne l’appliquer qu’aux gens du ps. Pourtant, ta devise pourrait convenir à pas mal de gens, et pas qu’en france…

    “le décalage …. est immense”. C’est vrai qu’il est grand, mais veux-tu comparer avec celui qui existe entre l’électorat de droite et les politiques menées par les différents gouvernement de droite depuis les 30 dernières années!!! Création de taxes en tout genre (avec un record ces derniers mois), absence de rigueur budgétaire hallucinante, politique économique absolument illisible, nationalisations ou discours très très interventionnistes, etc…

    Bref, la démagogie et l’idéologie ont toujours existé dans tous les partis. Mais je ne pense pas que ce soit le problème fondamental du ps ajd. Le problème de leadership est bien entendu très important mais celui-là même dépend d’une problématique encore plus centrale : le ps n’a toujours pas surmonté la victoire idéologique de la droite des dernières années. Les idées existent, elles sont là, mais c’est comme si la gauche était paralysée de peur de les formuler.
    Sur ce coup, la droite a réussi un formidable travail de démolition intellectuel en faisant passer tout ce que propose la gauche pour du vaste bullshit. Malheureusement pour la droite, ce discrédit ne va pas tarder, je pense, à s’abattre sur elle vu que les évènements économiques et sociaux récents sont clairement allés à l’encontre de tous leurs dogmes.

    Pour conclure, je ne crois pas que la déliquescence d’un parti soit due fondamentalement à son manque d’idée, ni même au manque de leader. Les idées et les leaders sont au final toujorsu les mêmes. Elle provient avant tout de sa capacité à détruire l’idéologie de l’autre parti aux yeux de l’opinion. Ou autrement dit, de la qualité de sa propagande…

  • A.M // 7 octobre 2008 à 1:38

    Ton analyse est pertinente Monsieur Benarous et a le mérite d’agiter les plumes sur ton blog
    Bien sur, on retrouve le glaive levé, l’arme efficacité à la main, les mots d’un passionné de Nicolas. Le héro de nos marchés financiers, le sauveur des capitaux en péril. Rien de mieux qu’un bon scénario catastrophe à l’américaine pour agiter le petit héros français, qui nous devons le reconnaître n’est, ces derniers temps, pas si mauvais. Si le fervent défenseur de la droite a semble il perdu ses accents pour écrire sur ton blog, la droite accentue sa présence avec union et méthode.
    D’un autre côté, la gauche se réveille au son des cris de guerre déchaînés de son adversaire de toujours. L’homme de gauche affirme qu’il pense, que non il n’est pas mort et que dans la chaleur des alcôves parisiennes, le sort de la gauche de demain est entre de bonnes mains. Et nous voilà rassuré, la gauche pense.

    Mais je m’étonne, pas de milieu, pas d’équilibre même précaire. Pas une analyse extérieure et détachée de l’habituelle opposition entre nos deux partis préférés. Alors puisque de gauche à droite mon coeur ne balance plus, je reste en équilibre sur mon fil politique et je souris de les voir en vie, ces deux partis, et avec eux, notre si fragile démocratie.

  • David Medioni // 13 octobre 2008 à 8:50

    Bonjour A.B.
    J’ai lu le commentaire que tu as laissé sur mon blog, et je dois tout d’abord te présenter mes excuses, mais aussi t’expliquer un léger quiproquo.
    Un ami qui connaît ma passion pour Gramsci m’a envoyé un mail la semaine dernière pour me parler du PS. A l’intérieur de son mail. Ce paragraphe dont tu parles. J’ai trouvé l’analyse intéressante et je l’ai intégrée à mon billet. Sans vérifier la source. Je suis désolé et je n’ai en aucun cas voulu te plagier.
    J’espère que tu ne doutes pas de ma bonne foi.
    Cordialement, et sans racune j’espère. Moi aussi j’aime te lire.
    D.M.

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